L’affiche se partage ce vendredi 8 décembre entre une figure montante de la direction d’orchestre, Krzysztof Urbański – dix ans de carrière derrière lui, à la tête de l’Indiana Symphonic Orchestra – et un très jeune violoniste de seize ans à peine, Daniel Lozakovitch, promu ici comme un enfant prodige. L’un s’est spécialisé dans ses interprétations de Dvořák, Lutoslawski, Martinů. L’autre a déjà enregistré du Bartók, et remporté un prix de la meilleure interprétation des airs gitans de Sarasate en 2014. Forts de ces expériences en commun, de ces cultures musicales si particulières, ils s’attaquent d’abord ce soir au Concerto de Beethoven.

Krzysztof Urbański © Fred Jonny
Krzysztof Urbański
© Fred Jonny

Le choix ne manque pas d’intérêt : ce concerto est une étape obligée pour tout violoniste, pour la bonne raison qu’il est un piège interprétatif masqué. Beethoven avait refusé d’y intégrer des traits trop virtuoses, la pièce est très élégante, lyrique, et exige une clarté parfaite. Là réside sa difficulté technique : rien ne doit dépasser, et surtout, le style doit être « propre ». Mais « propre », qu’est-ce à dire ? Surtout pour un musicien de seize ans, difficile de parler de propreté sans glisser sur le terrain de la platitude. Lozakovitch a un très joli son, une simplicité et une délicatesse dus à son âge qui le rendent attachant. Il s’élève sur ses pointes quand il veut s’envoler, il est gracile comme un petit oiseau. Mais son interprétation de Beethoven le tient à l’abri de tout risque, et paraît trop poli, voire scolaire par certains aspects. Il en faut plus pour transcender la pièce, et le soliste semble manquer de maturité et de connaissance de ce registre en particulier.

La faute à une direction trop prudente ? Urbański se balade chez Beethoven comme il le ferait dans une promenade de santé. Il joue tout par cœur, sa gestuelle fascine. Ses indications de nuances et d’intensité frisent par endroits la tautologie, mais ne manquent pas de justesse, et se transmettent par une rondeur et une souplesse admirables. Le chef se permet de petites fantaisies sur les tutti – un tempo un peu ambivalent, pas rigide. Mais dès que Lozakovitch se fait entendre, toute ambiguïté disparaît. Le soliste est trop encadré, avec peude marge de liberté, et même quand il essaie de déroger à l’ordre général, ses messages ne sont pas relayés à l’orchestre. L’alchimie d’un concerto réussi réside avant tout dans une collaboration, établie sur un pied d’égalité, entre un chef et un soliste : et ce, même si ce soliste n’est qu’un adolescent. Malgré tout, ce fût un beau moment musical, notamment grâce à la qualité indéniable de ses interprètes. Et Daniel Lozakovitch fera très certainement parler de lui plus encore. On l’entend bien dans son bis, la "Sarabande" de la Partita n°2 de Bach : il y a quelque chose qui ne demande qu'à éclore chez ce si jeune musicien.

Un entracte plus tard, on change complètement de registre : Urbański a décidé de jouer la Cinquième Symphonie de Chostakovitch, par cœur encore. Une pièce plus adaptée au musicien peut-être, mais le Moderato commence de façon très carrée. La partition se montre rigide dans ses premières mesures : on ressent alors la volonté du chef de tirer sur la bride.

On doit attendre cinq bonnes minutes, le milieu du premier mouvement,  pour ressentir la belle osmose qui se dégage finalement de l’orchestre. Et quel orchestre ! Le Philhar se distingue comme toujours par la qualité de ses musiciens. On retient notamment Julien Szulman, le violon solo à la virtousité désinvolte simplement parfaite, mais également Magali Mosnier, flûtiste admirable, ainsi que l’équipe des contrebassistes au complet. Leur dynamisme colle un sourire à toutes les lèvres, y compris celles d’Urbański.

La clarté française du jeu de l’orchestre, héritée de Debussy et Ravel, préoccupe dans ce morceau en particulier. Chez Chostakovitch, s’il y a une précision chirurgicale dans l’écriture, il faut éviter qu’elle ne se ressente trop de peur que le message ne passe pas aussi bien : ici, celui d'une révolte colérique et ironique contre le régime Stalinien, où l’angoisse déborde de ces pages si clairement architecturées. Ces craintes sont vites balayées. La baguette plus expressionniste d’Urbański ajoute des touches bienvenues à ces lectures impressionnistes souvent proprettes. Mieux encore : par endroits, une palette d’émotions plus grande s’y déploie, portée par un sens certain de l’abandon.

Le troisième mouvement, Largo, est un moment de grâce, un point culminant du concert –notamment pour la harpiste. Si bien que l’on regrette que le programme n’ait pas été façonné à l’image de ce moment, union parfaite de modernité et d’émotion brute – certains auditeurs, craignant visiblement d’être bousculés, ont préféré partir à l’entracte : quel dommage ! Peu de chefs ont à la fois la virtuosité, la maîtrise, et la capacité d’adaptation à des orchestres de caractère dont sait faire preuve Urbański. De quoi attendre avec impatience son prochain passage à Paris !

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