Cette semaine, les wagnériens de la capitale avaient de quoi se réjouir : au même moment que l’Opéra Bastille donnait le coup d’envoi de l’attendu Vaisseau fantôme, se tenait à la Philharmonie un concert en forme de grand-messe wagnérienne. Au programme, le prélude des Maîtres chanteurs de Nuremberg (version courte), le Prélude et Liebestod de Tristan (sans chanteuse, hélas) et le premier acte de La Walkyrie avec rien moins que Stuart Skelton, Jennifer Holloway et Mika Kares (révélation de la soirée), tout cela sous la baguette pleine de volutes et de souplesse du très recherché Jaap van Zweden.

Jaap van Zweden en répétition avec l'Orchestre de Paris
© Lewis Joly / Pasco and co

Premier constat : la Philharmonie, avec ses vastes espaces tournoyants et ses tons de couleurs rivalisant avec le jaune profond des tubas wagnériens, convient à merveille à ce répertoire. Il faut dire que Jaap van Zweden ne donne pas dans la caricature, et parvient dans le geste initial du prélude des Maîtres chanteurs à un très bel équilibre sonore entre cordes et vents, en lieu et place de la bouillie de cuivres trop communément servie où surnagent quelques cordes. La battue du chef du New York Philharmonic est astucieuse et singulière, avec ce troisième temps qu’il évite presque dans un souple cercle réalisé du poignet, pour donner au fondamental quatrième temps la mesure qui lui sied véritablement. En résulte une façon de penser la musique dans un mouvement serein mais perpétuel, tout entier suspendu dans le gracieux ballet aérien de la baguette du maestro.

Cette conception trouve tout son sens dans le prélude de Tristan, qui semble éclore tout entier de son fameux accord initial. Inéluctable, la battue du chef marque même les silences entre les premières interventions – eh non ! pas de points d’orgue où serait contenu tout le questionnement du monde. L’orchestre wagnérien selon van Zweden est un tout organique, croît comme une plante en terre, sous le soleil des projecteurs. Ainsi, les quelques variations de tempo qui pointent çà et là ne répondent pas aux effusions d’un individu, mais aux nécessaires lois naturelles qui régissent un collectif. Si gravité il y a, elle relève plus de la pesanteur que du pesante. Le Liebestod instrumental est bien réalisé, mais le timbre flamboyant d’Isolde fait cruellement défaut. Un seul être vous manque... Comme le Lac de Lamartine, les eaux menaçantes de Tristan paraissent ici bien ternes. Dommage.

Jennifer Holloway, Stuart Skelton et Jaap van Zweden en répétition à la Philharmonie
© Lewis Joly / Pasco and co

Mais bientôt, l’entrée en scène de Stuart Skelton, Jennifer Holloway et Mika Kares vient rendre le sourire aux amateurs d’art lyrique. On retrouve Stuart Skelton en grande forme, son timbre ayant une élégance qui échappe à la plupart de ses contemporains. L’attendu aria des retrouvailles fraternelles entre Siegmund et Sieglinde (« Winterstürme wichen dem Wonnemond... ») se dévoile dans un piano fort pudique qui convient à merveille au sentiment de quiétude qui unit les personnages alors que, brusquement, le printemps a pris la place de l'hiver. Il y a, chez Skelton, une telle économie de moyens que quand le Heldentenor emplit tout l’espace de la Philharmonie, on dirait tout juste qu’il pousse la chansonnette. Regardez-le garder sa bouche à moitié fermée quand, dans ses graves, il parle de Hunding : quel autre chanteur wagnérien peut se permettre de telles expressions faciales, quand le rôle est si exigeant?

Jennifer Holloway n’est pas en reste. Auparavant mezzo habituée des rôles mozartiens, elle évolue à merveille dans le rôle de Sieglinde, qu’elle n’interprète en conséquence pas avec l’écrasant timbre d’une grande dramatique. Le vibrato, surtout, se colore d’une réjouissante vivacité. En sus, elle n’est (presque) jamais couverte par un Orchestre de Paris qui ne fait pourtant pas dans la demi-mesure. Seul bémol : un accent à couper au couteau, qui gêne une diction pas toujours claire.

Que dire, enfin, de Mika Kares ? Timbre caverneux, tranchant plutôt que gras, une très grande personnalité et une ferveur qui force le respect dans l’interprétation de son personnage : son Hunding est glaçant, et l’on sent à travers les mots qu’il crache à la figure de Siegmund toute la violence qu’il recèle. On se réjouit d’avoir ce soir découvert un artiste complet, déjà remarqué sur d'autres grandes scènes européennes pour la profondeur et la ferveur de ses interprétations.

Jaap van Zweden et l'Orchestre de Paris en répétition à la Philharmonie
© Lewis Joly / Pasco and co

L’Orchestre de Paris s’en donne à cœur joie (malgré un pupitre de cors à l’intonation pas toujours alerte), et fait preuve d’une souplesse bienvenue. Pour les auditeurs, ce n’est plus seulement une grand-messe wagnérienne, mais aussi, et surtout, du grand Wagner !

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