À l'Opéra Bastille, les destins se croisent : le drame que Büchner écrit au crépuscule des guerres napoléoniennes et qui servira de base au livret de Berg, les dessins et gravures du metteur en scène William Kentridge, dont l'esthétique est à la rencontre des œuvres d'Otto Dix et Käthe Kollwitz, et ce Wozzeck, ahurissant opéra de l'entre-deux-guerres, foudroiement kafkaïen d'à peine 1h30, entre Elektra, Erwartung et, pourquoi pas, Le Nez.

Wozzeck à l'Opéra Bastille
© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Oui, la guerre gronde aux portes de Bastille : il suffit de voir le Tambour-Major John Daszak entrer en scène, au moments des saluts, avec un brassard aux couleurs de l'Ukraine. Mais avant cela le manifeste de la production est subtil, déployant un imaginaire expressionniste saisissant et à l'esthétique aussi marquée qu'elle est investie politiquement. Les symboliques anti-guerre – et surtout les images de conséquences de la guerre – s'accumulent sur scène en un fatras grotesque et fumant. Il y a d'abord ces dessins à « l'affreux goût d'encre », pour reprendre les mots de Flaubert : les masques à gaz en gros plan, les têtes qui s'accumulent, les terrains vagues dévastés. Et surtout, cette extraordinaire trouvaille de la carte du front de guerre (rappelant la terrible bataille d'Ypres), projetée en arrière-plan, dont les frontières se délitent peu à peu pour finalement figurer des barbelés.

Wozzeck à l'Opéra Bastille
© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Sur le plateau, le décor de Sabine Theunissen est magistral : une monstrueuse et monumentale structure de bois, prouesse technique et artistique, abrite comme en un portefeuille la maison de Wozzeck et Marie, le cabinet du Docteur ou encore un espace de projection vidéo (c'est là que se déroule la scène d'ouverture du taillage de barbe). La structure tient miraculeusement debout comme un amas de débris après un bombardement. Image de l'humanité vacillante après les ravages de la Grande Guerre...

Wozzeck à l'Opéra Bastille
© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

« Langsam Wozzeck, langsam ! » La voix du Capitaine (Gerhard Siegel) est ample et glaçante. Son caractère pétaradant en fait un personnage tragi-comique, bouffe et cruel, qui n'est pas sans rappeler le beau-père du Lady Macbeth de Chostakovitch. Son interlocuteur (Johan Reuter) n'est pas en reste. Diction impeccable et aisance dans tous les registres de sa voix (on lit « baryton-basse », mais les aigus ne sont pas en reste) lui permettent d'être dans le discours plus que dans le chant, dans le parlé plus que dans le chanté. Eva-Maria Westbroeck, par ailleurs une des meilleures Kundry de ces dernières années, est moins dans la sauvagerie : peut-être le personnage le moins boursouflé par la gangrène de la guerre, elle nous offre les rares instants de grâce de l'opéra, de ces instants où, au travers des fumées du champ de bataille, on aperçoit la lumière du soleil. Le Docteur (Falk Struckmann), cynique et diabolique, déploie un timbre pincé, jaunâtre, tourné vers les harmoniques aigües ; il en résulte un sentiment d'oppression constante. Les deux ouvriers, issus de l'Académie de l'Opéra de Paris (Mikhail Timoshenko, que l'on a pu notamment entendre en Masetto à Paris, et Tobias Westman) sont parfaits, tant vocalement que scéniquement. Un peu sous-exploitée par la mise en scène, Margret est en revanche incarnée par une Marie-Andrée Bouchard-Lesieur un peu inégale dans la gestion des registres.

Wozzeck à l'Opéra Bastille
© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Et puis il y a les Chœurs de l'Opéra, que l'on a jamais entendus en aussi bonne forme, et magnifiés par une scène de foule gargantuesque, mi-Brueghel, mi-Fura dels Baus, et définitivement Terry Gilliam-esque. Il y a cette marionnette figurant l'enfant, poupée morbide portant un masque à gaz, tout droit sortie d'un film de Tim Burton. Il y a cette direction d'acteur exceptionnelle, qui joue astucieusement de la dimension verticale du plateau pour faire se confronter les personnages à distance, leur permettant aussi de chanter presque toujours face public, et ainsi de tenir le choc de l'orchestre de Berg. Il y a enfin l'Orchestre de l'Opéra aux équilibres parfaits et aux couleurs aventureuses, dirigé par une Susanna Mälkki qui se surpasse. Un très grand spectacle.

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