Tandis que la canicule embrasait Montréal dimanche dernier, la Maison symphonique offrait à ses visiteurs des rafraîchissements propres à les griser. L’Orchestre de chambre I Musici, le chef Jean-Marie Zeitouni et le pianiste invité Christian Blackshaw y livraient un concert agréablement concocté, comportant une création du compositeur québécois Julien Bilodeau, le Concerto pour piano n° 24 de Mozart et la Symphonie n° 6, « Pastorale », de Beethoven.

Christian Blackshaw © Herbie Knott
Christian Blackshaw
© Herbie Knott

L’Ouverture lente de Julien Bilodeau n’a pas les prétentions ou la complexité gratuite qu’on retrouve parfois dans les compositions d’aujourd’hui. En certains endroits, elle rappelle l’Adagio for Strings de Barber (longues tenues d’accord, charges sonores quasi monolithiques). On pourrait également sans trop choquer établir un rapprochement avec quelques musiques d’Howard Shore (l’auteur de la bande sonore du Seigneur des anneaux), par le côté parfois féérique qu’elle présente. Il y a dans l’œuvre un caractère narratif évident et, au risque de paraître un peu banal, quelque chose comme une perpétuelle lutte entre ombres et lumières (l’alternance entre les atmosphères lugubres et lumineuses est constante). Ce n’est pas indifférent, car le même jeu caractérise le concerto et la symphonie qui suivent dans le programme. Quoi qu’il en soit, on se laisse griser par les chatoiements de l’orchestre (le compositeur en explore toutes les sonorités) et les textures notablement variées (tantôt le son est très concentré, tantôt il se dilate). Et Zeitouni insuffle généralement aux musiciens, aux cordes et aux cuivres en particulier, un son large, puissant, ouvert, ce qui produit un effet on ne peut plus convaincant.

Ce qui frappe, à l’audition du tempétueux thème de l’Allegro du concerto de Mozart, c’est la haute dextérité avec laquelle le chef d’orchestre sculpte l’œuvre. Les divers paliers sonores sont adroitement définis, certains pupitres s’effaçant quand d’autres doivent y aller d’une énergie plus franche. Les accents aux violons, par exemple, sont d’une grande vivacité et surplombent le reste. Zeitouni prépare de cette sorte le terrain, et quand le piano arrive, la magie opère. Blackshaw, en érudit sensible, effleure ses premières notes. La caresse est touchante, d’autant plus que les moments précédents étaient houleux. Tout au long du concerto, son jeu se ressent d’une subtile tendresse. Quelques minuscules rubatos parsèment son discours ; les trilles, eux, sont impeccables, jamais surfaits. Et on retrouve sous ses doigts la même sensibilité au relief qui caractérisait le chef. Lorsque que la main droite s’épuise en acrobaties, la main gauche se fait plus chantante, plus délicate. En somme, le clavier de Blackshaw est un petit théâtre, où les personnages ont des caractères complémentaires.

Pour la Symphonie « pastorale » de Beethoven, on admire l’importance qu’on a généralement accordée aux cuivres. Ceux-ci livrent leurs lignes avec beaucoup d’efficacité, projetant parfois un son raclé, qui rehausse le caractère rustique de l’œuvre. On applaudit également l’attention particulière portée aux modulations transitives de l’Andante molto moto (« Scène au bord du ruisseau »). Elles sont bien amenées, et chaque fois l’orchestre en ressort comme plus fort, plus épanoui. Seul bémol dans l’exécution : l’Allegro (« Orage – Tempête »), unique passage en mode mineur de la symphonie, nous a paru manquer un peu d’éclairs. Le chef a-t-il délibérément endigué le son ? Où donc était passé le volume qu’on avait tant apprécié dans l’Ouverture de Bilodeau ? À bien réfléchir cependant… Notre désir d’y voir un peu plus de pluie et de nuages a peut-être été exacerbé par la chaleur torride qui, en dehors des murs de la Maison symphonique, sévissait toujours cet après-midi là à Montréal !

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