À l’heure où il n’est plus nécessaire de changer de fréquence radiophonique pour basculer d’un univers musical à un autre, doit-on s’étonner si les sœurs Labèque ont choisi de partager la scène du Théâtre des Champs-Élysées avec le trio de musiciens basques Kalakan ? Et pourtant. Succédant immédiatement aux sonorités irisées de Ma mère l’Oye de Ravel dans sa version pour piano à quatre mains, l’interprétation de chansons basques a capella ou accompagnées d’instruments traditionnels rompt de façon plutôt inattendue le rituel du récital pianistique. L’oreille s’interroge, se crispe parfois un peu dans ses habitudes, pour finalement accueillir sans discrimination ces mélodies, ces rythmes et ces couleurs d’horizons variés.

De leurs doigts de fées, Katia et Marielle, les sœurs pianistes, effleurent les simples formules mélodiques de Ma mère l’Oye, formules respirant la candeur de l’enfance, formules pénétrant notre mémoire à la manière des contes ancestraux qui inspirèrent leur composition. Comme en un écho, Thierry Biscary, Xan Errotabehere et Jamixel Bereau, les trois membres de l’ensemble Kalakan, joignent leurs voix dans l’intimité d’une berceuse de leur terre natale. De sa voix de fausset, Jamixel Bereau couronne la mélodie principale de notes tenues à la douceur presque irréelle. Nul doute que Kalakan et les sœurs Labèque ont une même magie en partage. Indépendamment des styles et des genres, on s’efforce alors de retrouver à travers leurs musiques un peu de cette universalité si souvent rêvée.

Le ton est donné dès les premières mesures du programme avec les Trois Préludes de George Gershwin arrangés pour deux pianos. Compositeur ni tout à fait savant, ni tout à fait populaire, Gershwin allie dans ces préludes un langage sophistiqué à la spontanéité des airs de jazz et de blues. S’ensuivent les Quatre mouvements pour deux pianos, compositions récentes de Philip Glass au sein desquelles se répètent, fondus dans un flot de notes continues, des fragments mélodiques envoûtants. Cette première partie de programme dédiée à la musique américaine est l’occasion pour les deux sœurs de déployer des ressources d’énergie remarquables. Dans une parfaite synchronisation du mouvement, elles enchaînent, s’échangent et distribuent sur plusieurs plans sonores les divers éléments mélodico-rythmiques et font fusionner de manière harmonieuse les sonorités souples, généreuses et colorées de leurs deux instruments.

C’est au commencement de la seconde partie du concert que s’élèvent les premières notes de Ma mère l’Oye. Inutile de chercher une quelconque justification musicologique à la conception du programme : simplement, on entend différemment Ravel après avoir entendu Gershwin et Glass. Les courbes ravéliennes retiennent des sonorités passées le caractère quelque peu élémentaire et immédiat.

Après l’interprétation de trois chansons par le trio Kalakan, sorte de présentation pour non-initiés du patrimoine musical basque, venait l’œuvre capable de rallier tous les suffrages : « C’est le Boléro », murmure la salle. Le fameux Boléro de Ravel, certes, mais arrangé pour la circonstance par les membres du trio. Tandis que les sœurs pianistes prennent modestement en charge la mélodie si célèbre, leurs complices tiennent les parties de percussions, teintant d’une couleur locale l’obsédant rythme de danse. Ainsi pouvait-on entendre différents tambours, des panderetas, ou encore le txalaparta, instrument constitué de planches en bois que l’on frappe avec des pilons. Comme dans la version orchestrale, l’intérêt de l’auditeur est constamment renouvelé par les changements d’instrumentation. Mais cette fois, l’ostinato rythmique relègue la mélodie lancinante au second plan et nourrit sans relâche l’inextinguible crescendo. De quoi satisfaire les inconditionnels de l’œuvre tout en reconquérant ceux qui l’ont trop entendue. Nous regretterons cependant l’inévitable appauvrissement de la texture polyphonique dû à la réduction pour piano et percussions d’une œuvre à l’orchestration initialement si variée.

La soirée s’achevait en toute simplicité par une expérience partagée avec le public : en guise de premier bis, celui-ci était invité à chanter un bourdon (un peu timide !) afin que les membres du trio basque y déposent leurs voix, sous l’œil enthousiaste des sœurs Labèque assises par terre en spectatrices sur le côté de la scène. Enfin, l’entraînante Brazileira de Milhaud réunissait une dernière fois les cinq artistes de ce concert étonnamment homogène malgré un programme pour le moins éclectique.

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