Le Festival du Vexin rayonne dans des villes et villages des confins de l'Eure, de l'Oise et du Val d'Oise. Le croirez-vous, les frontières invisibles au commun des mortels sont toujours connues des habitants qui savent fort bien s'ils sont en «France » ou en « Normandie » quand ils passent d'un village à un autre... bien que le traité de Saint-Clair-Sur-Epte signé entre le roi de France Charles III et Rollon, le chef viking... date de 911, ouvrant la voie à la création du Vexin français et du Vexin normand ancêtre du duché de Normandie. Aussi, il est tout à fait remarquable que cette manifestation puisse, depuis quinze ans, faire travailler ensembles trois départements qui se tournent toujours le dos.

Jean-Paul Gasparian © Jean-Baptist Millot
Jean-Paul Gasparian
© Jean-Baptist Millot

Son fondateur Dmitris Saroglou est resté fidèle à sa volonté de présenter, à côté d'interprètes connus, des jeunes artistes à l'orée de leur carrière, mieux de leur manifester soutien et fidélité en les réinvitant : Jean-Paul Gasparian, 21 ans, revenait donc dans le Vexin pour la troisième fois. Cette fois-ci pour un récital à Parnes, village de l'Oise perché sur une colline verdoyante. C'est dans son église - abside romane du XIIe siècle, portail gothique flamboyant -, dont l'acoustique n'est pas trop réverbérante que ce jeune pianiste se présentait le 1er juillet à 18 h 30, devant un public nombreux. Bien que déjà lancé dans une carrière enviable, Gasparian continue de se former auprès de deux des grands pianistes de notre temps : Michel Dalberto au Conservatoire de Paris et la géorgienne Elisso Virssaladze, en Italie.

Par chance, la pluie avait cessé et le silence des campagnes régnait dans la nef quand le jeune homme s'est assis devant le grand Steinway pour jouer la 3e Ballade de Chopin qui ouvrait son récital. Est-ce ce piano à la sonorité ronde, presque grasse, mate, aux aigus courts qui le pousse à chercher dans le fond du clavier à libérer un son qui reste trop prisonnier de l'instrument, mais on sent le pianiste à la recherche d'un équilibre, d'une trajectoire qui le libérerait de la terre à laquelle il reste accroché ? Le son est plein, dense, le legato merveilleux, ce dont le Nocturne op. 27 n° 2 profitera, bien qu'il soit, lui aussi, pris lentement, avec une main gauche pas assez immuable, pas assez ce maître de chapelle que Chopin voulait qu'elle soit pour soutenir une main droite dévolue au chant qui doit se déployer comme une alouette monte vers le ciel. Gasparian chante magnifiquement, certes, mais d'une voix de baryton-basse.

Suit la 2e Sonate de Scriabine. Le pianiste commence à trouver ses marques, à dompter un piano rebelle, dont la mécanique semble lourde. L' « Andante », suspendu, rêveur, capte l'attention, la retient dans un moment de pure extase qui nous conduit au « Presto » qui manque de ces explosions, de ce volando caractéristiques de Scriabine : pour cela, il faudrait un instrument plus clair, une mécanique répondant de façon fulgurante aux intentions du pianiste qui néanmoins va finir par plier le clavier aux aigus éteints à sa volonté dans les trois Etudes op. 65 du compositeur russe.

Entracte, l'air est moite, le piano un peu désaccordé, pour les Etudes Tableaux op 39. Ç’a y est : Jean-Paul Gasparian s'est fait un allié du piano : il donne une lecture magnifique de ces neufs pièces jetées sur le papier par Rachmaninov comme s'il s'agissait d'improvisations notées. Il est concentré, présent dans chaque note, sans une once de sentimentalité ou d'esbroufe, avec un sérieux, une densité sonore et expressive, une grandeur qui font passer ces 40 minutes en un éclair !