À l'aube du XXIe siècle, les instruments hybrides viennent rejoindre l'histoire du quatuor à cordes avec la création, par les musiciens du Quatuor Tana, de Smaqra IV, premier véritable exemple du genre. Composée par Juan Arroyo, cette œuvre nous propose une expérience perceptive inhabituelle, en mêlant recherches sonores sur la fusion des sons acoustiques et électroniques avec l'écriture pour quatuor à cordes traditionnel, et pose à nouveaux frais la question de la composition contemporaine en référence à des éléments musicaux chargés d'histoire.

Juan Arroyo © Isabelle Françaix
Juan Arroyo
© Isabelle Françaix

L'écriture pour instruments hybrides offre un nouveau rapport à la musique dite mixte, genre musical qui mêle instruments acoustiques et dispositif électronique. Dans la tradition de la musique mixte, les sons des instruments acoustiques sont enregistrés et travaillés électroniquement en temps réel puis diffusés au sein d'un dispositif de hauts parleurs dans la salle. Dans le cadre de Smaqra IV au contraire, grâce à un ensemble de recherches et de démarches empiriques, les traitements électroniques ne sont pas diffusés par les hauts parleurs mais renvoyés vers les instruments acoustiques. Ainsi, le son acoustique et les traitements électroniques sont diffusés par le même medium, celui de la caisse des instruments. Cette fusion de l'électronique avec l'acoustique naturelle des instruments renouvelle les questions d'homogénéité et de quaternité au sein du quatuor à cordes, deux caractéristiques fondamentales du genre.

La source de la démarche compositionnelle de Juan Arroyo réside dans l'emprunt des qualités sonores des instruments percussifs pour les appliquer aux sons des instruments à cordes. Les sons enregistrés en direct sont traités électroniquement pour nous conduire vers différents timbres évoquant les percussions. Le dispositif électronique participe à l'effacement des indices susceptibles de renseigner l'auditeur sur la source réelle du son, sur le timbre. L'ensemble du discours est ainsi fondé sur une dialectique entre réel et irréel, entre matérialité et immatérialité. Autrement dit, Juan Arroyo travaille sur nos codes d'écoute et nous propose ainsi une nouvelle trajectoire auditive pour ce genre musical au passé si important.

Écrire pour quatuor à cordes reste toujours aujourd'hui une démarche compositionnelle difficile, soit stimulante soit inhibitrice face à l'ampleur du répertoire existant. L'ensemble de ce travail n'aurait pas été possible sans l'étroite collaboration avec les musiciens du Quatuor Tana qui s'inscrivent pleinement dans le processus créateur de l’œuvre. Au travers de cette pièce si singulière, Juan Arroyo nous propose différentes réponses aux problématiques de la composition pour de nouveaux instruments tout en choisissant une formation instrumentale chargée de tradition.

Une grande partie de la qualité de l'écriture de la pièce réside dans ce brouillage de l'écoute qui nous conduit vers un « réalisme sonore magique », oxymore à la base de la démarche du jeune compositeur. Juan Arroyo contribue à stimuler et à enrichir nos expériences perceptives et ses travaux sur la transformation des sonorités nous place, en tant qu'auditeur, entre le réel et l’irréel et aux frontières de l'inouï et de la magie du son.

F.H. : Comment résumeriez vous votre projet en tant que compositeur en écrivant cette œuvre? 

J.A : À l'image des «instruments hybrides», SMAQRA est un mot hybride, inventé et composé par les mots: máscara (masque en espagnol) et saqra (diablotin en Aymara). Avec ce cycle d’œuvres pour «quatuor à cordes hybride» je continue mon travail d'exploration autour du «Realismo sonore magique», à travers les  différents types de déformation de l'écoute causale et la traduction en musique de la notion de masquage pour créer une illusion sonore entre le son acoustique des instruments et les traitements diffusés à l'intérieur de leur caisse de résonance.

FH. : Qu'est-ce qui vous a attiré dans l'écriture du quatuor à cordes ? Est-ce que vous vouliez écrire spécifiquement pour quatuor à cordes ou était-ce plutôt cette formation instrumentale qui répondait à votre projet compositionnel ?

J.A : Le répertoire du quatuor à cordes est particulièrement important dans la tradition occidentale. Ainsi que pour le piano et l'orchestre, les maîtres du XIXe et du XXe siècle ont trouvé dans cette formation un catalyseur de leur inventivité musicale. Restant cohérent avec mes intérêts esthétiques, je me suis posé toujours la question de comment affronter l'écriture d'une pièce pour une formation qui a autant de répertoire.