Si la musique des Anciens a toujours fasciné et n’a jamais cessé d’être une source d’inspiration pour de nombreux artistes, elle a également nourri bien des fantasmes et donné lieu à d’extravagantes certitudes. Les premières recherches scientifiques sur cette antiquité musicale apparaissent à la fin du XIXème siècle, notamment en France. La découverte et l’interprétation par les chercheurs de l’École Française d’Athènes des Hymnes delphiques à Apollon dans le sanctuaire de Delphes en 1893 marque en effet un pas décisif dans l’histoire de ce champ de recherche et lui insuffle son dynamisme. Ce dernier ne cesse de s’élargir au regard de nouvelles lectures et de nouveaux éclairages : étude des rares documents musicaux anciens, étude des instruments de musique, des individus et groupes chargés des représentations et de la production musicale, puis, plus généralement, des bruits, des objets destinés à émettre des sons, c'est-à-dire du paysage sonore général dans l’Antiquité.

Statue d'Isis (inv. 744) © Museo Capitolino de Rome
Statue d'Isis (inv. 744)
© Museo Capitolino de Rome
Le travail de recherche que nous menons vise à apporter une modeste pierre à cet édifice. Dans l’étude des instruments de musique de l’Antiquité, on trouve très souvent des travaux extrêmement détaillés sur les instruments à cordes ou à vent, plus rarement sur les percussions. Pourtant la célébrité de l’aulos ou de la lyre ne saurait à elle seule nous éclairer sur cette antiquité musicale disparue. Tout comme la lyre est irrémédiablement associée à Apollon, la déesse égyptienne Isis possède un attribut musical : le sistre.

Originaire d’Egypte pharaonique et alors associé à la déesse Hathor, le sistre est avant tout une sophistication d’un jeu sonore déjà existant : le froissé de papyrus destiné à appeler et à apaiser la divinité. Puis associé à la déesse Isis, devenue, avec son époux Sarapis (Osiris), divinité protectrice de la dynastie grecque des Ptolémée alors à la tête du royaume d’Egypte (322-31 av. J.-C.), l’objet se diffuse dans l’ensemble du bassin méditerranéen en suivant la progression du culte et de ses multiples dévots. Il devient alors le sistre « isiaque » utilisé à l’époque gréco-romaine (IIIe s. av. J.-C. – IVe s. ap. J.-C.) et l’emblème de toute une communauté religieuse, rythmant ses cérémonies et ses processions musicales.

En moyenne haut d’une vingtaine de centimètres, l’objet est presque exclusivement réalisé en bronze. Pour la seule époque gréco-romaine, on dénombre plus de 150 exemplaires antiques, dont la plupart ont été retrouvés en Italie et en Grèce, mais également en Croatie, en France, en Allemagne, en Suisse et en Afrique du Nord. Leur fonctionnement sonore est toujours similaire. Constitué d’un arc assez épais, l’instrument est tenu de la main par un manche. Plusieurs branches mobiles, généralement trois ou quatre, sont insérées dans l’arc et viennent heurter ce dernier en coulissant, produisant un son polyphonique clair et aigu, semblable à notre triangle actuel. Cette remarquable homogénéité mécanique ne masque pas en revanche la grande variété des décors et motifs ornant l’instrument : animaux, figures divines, motifs floraux, etc. L’étude autoptique d’un grand nombre d’exemplaires conservés dans les musées archéologiques doit, à terme, permettre l’établissement d’une typologie détaillée et l’éventuelle découverte des circuits de diffusion et des lieux de production.

Sistre  (inv. 19.5) © Metropolitan Museum of Arts de New York
Sistre (inv. 19.5)
© Metropolitan Museum of Arts de New York
Outre le seul instrument réel, physique, l’image de l’instrument se retrouve déclinée sur nombre de documents littéraires et iconographiques. Le plus souvent, il est représenté, tenu ou seul, sur des reliefs funéraires, indiquant la dévotion particulière du ou de la défunte. En tant qu’attribut divin, il est bien évidemment tenu par la déesse Isis, participant à l’établissement de son image « canonique » reproduite par les prêtres et les dévots. Dans la littérature et sur certaines monnaies, il est le symbole de la province d’Égypte, apparaissant tenue par la personnification d’Alexandrie ou dans des scènes nilotiques. Enfin, il peut apparaître comme un motif dynastique rappelant la dynastique des Ptolémée et de leurs successeurs, comme Cléopâtre VI, lors de la bataille d’Actium (31 av. J.-C.) évoquée par Virgile dans l’Énéide : « La reine, dans le cœur du combat, appelle ses troupes au son du sistre de ses pères ». Autant de contextes et de types de sources qui font du sistre un objet polysémique dont la mention et le sens sont complexes à appréhender.

Bien sûr le sistre est un terme générique qui désigne une foule d’instruments, d’idiophones, issus de différentes époques et de différentes civilisations. Mais le sistre antique égyptien semble avoir eu quelques continuités dans les traditions liturgiques orthodoxes coptes et éthiopiennes, aujourd’hui encore. Le sistre pharaonique comme le sistre isiaque gréco-romain ressurgissent, notamment au XIXème siècle, du fait des nombreuses campagnes de fouilles archéologiques et suivant le grand courant européen d’orientalisme qui en découle. On retrouve en effet des sistres représentés dans des tableaux de maîtres aux scènes égyptisantes, dans les œuvres littéraires comme le Roman de la momie de Théophile Gautier, mais aussi dans les décors et costumes d’opéras aux sujets orientalistes ou antiques. Hector Berlioz va même jusqu’à utiliser des copies de sistres antiques dans Les Troyens en donnant une ligne musicale à l’idiophone. Ainsi, la connaissance du sistre et sa compréhension, déjà complexes pour l’Antiquité, s’enrichissent de nouveaux sens avec les époques postérieures, soit autant de voiles à lever pour l’historien.

Découvrez la sonorité du sistre dans cette cérémonie éthiopienne (à partir de 3') : 

Réécoutez également le célèbre air "Les tringles des sistres tintaient" de Carmen :