« Au son de ton harmonie je rafraîchis ma chaleur, flamme infinie » : c’est sur le poème de Ronsard « À sa guitare » que Philippe Jaroussky invite Poulenc à ouvrir le bal d’un éclectique récital dominical en ce 12 décembre à l’Opéra-Théâtre de Clermont-Ferrand. De Dowland et Purcell à Granados et García Lorca en passant par Britten et Schubert, le fil conducteur peut sembler pour le moins ténu. D’autant que l’éternel grand « Petit Prince » des contre-ténors nous entraîne sans faillir chez Paisiello, Rossini et Fauré, ou n’hésite pas à convoquer des répertoires plus rares comme Bonfá, Ramirez, Caccini, voire inattendus avec « L’automne » de Barbara, l’immortelle Dame en noir. Et pour prouver que le chant ne saurait s’interdire aucune audace dans la mesure où il assume pleinement sa liberté, Jaroussky est aussi à l’aise dans un envoûtant Caro mio ben de Caccini que dans la délicate nostalgie d’Abendempfindung de Mozart.

Thibaut Garcia
© Warner Classics Erato / Marco Borggreve

Le récital s'avère moins périlleux qu’il n’y paraît. Le funambule du registre vocal stratosphérique danse sur les six cordes de son complice Thibaut Garcia, encore tout auréolé de sa distinction Révélation Soliste Instrumental des Victoires de la musique classique 2019. Un savant duo d’équilibristes sur huit cordes, vocales et nylon, pour une seule et unique voix : celle tissée par deux talents au service exclusif d’un art incroyablement contrôlé, dominé. Ils respirent sans faux semblant un bonheur complice avec le public.

Philippe Jaroussky
© Parlophone Records

Car l’autre défi et non des moindres se joue sur ces affinités électives trop rarement exploitées de la mélodie, du chant et du lied avec la guitare, en parfait échange d’intentions. Non pas un accompagnement mais une complémentarité, une consubstantialité même entre voix et guitare. Or ce récital révèle un dialogue et relève d’une osmose. Jaroussky et Garcia jouent une seule partition portée par les irisations cristallines des cordes de l’un (les cambrures sensuelles de La Cumparsita de Rodriguez !) et la ductilité aérienne des phrasés de l’autre. La plénitude souveraine de l’instrument soliste dans une virtuose Sarabande de Poulenc n’a d’égale que la hardiesse de la ligne de chant de Jaroussky dans Di tanti palpiti de Tancredi. Tous deux s’appellent, se répondent en une homogénéité impeccable de naturel pour saluer l’humour de l’irrésistible Nel cor più non mi sento de Paisiello.

Et surtout Jaroussky reste lui-même. Avec cette qualité intrinsèque propre à un timbre aux aigus d’une clarté dépourvue de toute affectation, assumée et vécue dans la plénitude d’un émouvant Lamento de Didon de Purcell. Il possède au plus haut point cette noblesse de l'art du chant, cette impressionnabilité dans le ton du médium et ce voile soudain porté sur l'inflexion des graves sans affectation qui le distingue entre tous et confère à son Roi des Aulnes une schubertienne puissance quasi opératique. Rondeur et spontanéité de la diction et contrôle du souffle, quelle que soit la langue, expriment aussi bien la prégnance d’un drame qui se noue que la fragilité du désir et la délicate nostalgie d’une évocation bucolique. Chez lui, Au bord de l’eau de Fauré exhale les fragrances d’un printemps amoureux que peu d’interprètes ont su porter à un tel degré d’élégance et de vécu. Avec pour fil d’Ariane la consistance et la sensibilité d’un spectre expressif hors du commun.

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