Il n'y a rien à faire, Jackie Schön ne montera pas sur scène : la vice-présidente des Pages musicales de Lagrasse, celle par qui tout est advenu dans ce village classé parmi les plus beaux de France ne veut rien savoir : sa place est dans le public pour acclamer les musiciens et les bénévoles qui sont les chevilles ouvrières de ce festival qui donnait le dernier concert de sa troisième édition, dimanche 10 septembre par un de ces jours venteux dont on n'imagine pas ce qu'ils peuvent être énergisants.

© Alain Lompech
© Alain Lompech

Ancien professeur de linguistique qui a enseigné jusqu'à Belem au Brésil, Jackie Schön a été de ces messagers porteurs de bonnes nouvelles : elle connaissait les Toulousains Adam Laloum et ses parents, vivait dans le coin de Lagrasse et a mis Jean-Hugues Guillot l'organiste du village en contact avec eux. Et c'est ainsi que le festival a pu naître. Sans un rond ou quasi : les premiers mécènes sont les musiciens qui viennent moins pour la gloire que pour être une fois encore ensembles, et en tout cas pas pour l'argent, leurs cachets sont si ridiculement bas que Hervé Barro, le vice-président du Conseil départemental de l'Aude, me déclare tout de go à l'entracte « il faudra que l'on augmente notre subvention ne serait-ce que pour que les musiciens soient payés décemment. ». Visiblement enthousiaste, l'élu ne se souvient plus précisément du montant octroyé par le département, mais il doit « être entre 3000 et 5000 euros ».

Ce n'est pas beaucoup effectivement pour un festival dont le rayonnement ne peut qu'être positif pour l'Aude et au-delà pour la région qui aide, elle aussi, un peu. Mais les mélomanes ne le savent pas toujours : les collectivités se regardent en chien de faïence et sont enfermées dans des logiques de donnant-donnant qui ne relèvent pas toujours de la plus grande clairvoyance. Ainsi va l'économie de petites manifestations qui font tant pour le maillage culturel des provinces françaises. Rien qu'avec le coût d'une production du Festival d'Aix-en-Provence, on pourrait équiper en festivals et en séries de concerts à l'année la moitié du pays...

Ce dernier concert de l'édition 2017, avait commencé par un Trio des Quilles de Mozart qui n'avait pas marché comme son affiche le laissait présager : Raphaël Sévère à la clarinette, Lea Hennino à l'alto, Guillaume Bellom au piano... Sévère ? Splendide : quel son droit, lumineux, sans ces chichis que certains clarinettistes se croient obligés de faire en laissant mourir leur son comme Violetta part des bronches dans Traviata. Sévère phrase avec une simplicité désarmante, entre dans le son de ses partenaires, leur parle avec une sobriété et une netteté admirables. Mais quelque chose ne va pas du côté de l'alto : le son reste petit et prisonnier de l'instrument, timide. Léa Hennino joue bien, mais elle a des difficultés à prendre la parole avec autorité : l'alto est un peu le frère du milieu dans une fratrie. Il faut qu'il en fasse des tonnes pour qu'on le remarque. Et elle n'en fait pas assez pour dire : « je suis là ! » Du coup, le piano de Guillaume Bellom manque lui aussi de netteté, d'incrustation dans le clavier, de phrasés décidés, de cette sonorité brillante et pleine qui vont si bien à Mozart. Comme s'il ne voulait pas couvrir l'alto...

Place au chant. Quelle bonne idée que d'intégrer des lieder dans un concert de musique de chambre ! Laloum prend le micro et donne le programme, sans entrer dans le détail des titres et numéros d'opus, dont on ne saura rien, mais on sait au moins qu'il y sera question d'amour et des grands thèmes du romantisme. Et bonne nouvelle : Marie-Laure Garnier, Claire Péron et Jean-Jacques L'Anthoën uniront leurs voix de soprano, mezzo et baryton pour des duos et trios vocaux de Schumann que l'on n'entend jamais et sont pourtant des chefs-d'œuvre frémissants, rêveurs, nostalgiques. Voix et piano fusionnent admirablement et l'on se laisse émouvoir sans se poser le début du commencement de la moindre question. On est juste content d'être là.

Au retour de l'entracte, Jonas Vitaud et Mi-Sa Yang entrent en scène pour la Sonate pour piano et violon KV 379 de Mozart. Miracle ! La tête est au piano. Le cœur est au violon. Rassurez-vous, ils échangent leurs rôles quand l'écriture le demande, mais il y a dans le piano de Vitaud cette énergie essentielle qui fait toujours avancer la musique sans jamais se retourner ou souligner un passage expressif, une modulation. Sa sonorité est pleine et lumineuse, son jeu est articulé et délicat, profond et l'espace d'un instant peut orchestrer le piano. C'est un maître. Mais tous les musiciens français le savent : Vitaud est une légende dans sa génération et au-delà. Mi-Sa Yang ? Elle joue du violon comme autrefois : son vibrato est varié, intégré comme élément de rhétorique à des phrasés dont il n'est pas le seul carburant. Elle joue juste, et si sa main gauche est incrustée sur le manche, son archet est tout de grâce bondissante et de soudains replis sombres qui vous vrillent le cœur. Peut-on parler de perfection ? De miracle, sans aucun doute.

Le quintette qui clôt le concert est de Brahms. Ce n'est pas le célèbre Quintette pour piano et cordes, mais le premier Quintette pour cordes, l'opus 88 de Brahms, celui qu'on ne joue jamais. Ce que l'on peut comprendre – il est d'une difficulté technique et de mise en place redoutables –, ce que l'on ne peut que regretter. C'est un chef-d'œuvre aux thèmes enchanteurs, mais un chef-d'œuvre qui donne l'impression qu'il est foutraque, tant il est riche d'incises, tant l'écriture exige une grande virtuosité de chaque partie – même si premier violon et violoncelle sont encore plus royalement servis que les autres musiciens. Marie Chilemme et Léa Hennino à l'alto, Mi-Sa Yang et Pierre Fouchenneret au violon, Yan Levionnois au violoncelle ont joué ce quintette comme s'ils le jouaient ensembles depuis des lustres, mais avec la précision individuelle, l'élan que seuls les jeunes musiciens ont, ce goût aussi pour l'absolu qui les caractérisent. Il faudra bien un jour mettre au rebut l'idée reçue qui voudrait interdire les jeunes musiciens des grandes œuvres de la maturité des compositeurs. A ce sujet, Adam Laloum doit être sur le chemin de Berlin pour finir l'enregistrement des deux concertos pour piano de Brahms pour Sony. Excellente nouvelle.

Rendez-vous le 31 août 2018 pour la quatrième édition des Pages musicales de Lagrasse. Mais, de grâce : juste une feuille blanche avec le programme précis du jour. Bon, 300 par jour, ça fait des sous, c'est sûr...