Il fut un temps où pour mériter son brevet de compositeur contemporain, il fallait avoir fait du passé table rase sous peine de passer pour académique ou, pis encore, réactionnaire. Mais les temps ont changé et le succès de Thomas Adès (né en 1971) en est la preuve. Ni un radical ni un novateur, le compositeur britannique prend son bien où il le trouve pour le transformer à sa façon en intégrant sciemment la musique du passé dans une écriture riche et colorée. 

Thomas Adès et le Belgian National Orchestra
© Belgian National Orchestra

Dirigeant pour la première fois le Belgian National Orchestra, le compositeur britannique offre au public du Palais des Beaux-Arts (hélas limité à 200 personnes pour cause de covid) la première exécution en Belgique de deux compositions récentes, le Concerto pour piano et orchestre (2019) et la Suite tirée d'Inferno (2019), première partie d’un ballet (qui devrait en comporter trois) écrit en hommage à Dante. Dans le programme, Adès explique que l’œuvre est une ode à Liszt. Et de fait, la filiation – qui réussit à toujours éviter le pastiche – est étonnante, surtout dans une riche orchestration où l’on relèvera le rôle important dévolu aux trombones, traditionnellement associés à l’Enfer. Cela n’empêche pas l’œuvre de comporter également un galop très enlevé où Liszt mais aussi Rossini et Offenbach répondent clairement présents.

Dans le Concerto pour piano, la première impression est qu’Adès s’est fourni chez Liszt, Ravel, Bartók, Prokofiev et surtout Rachmaninov, mélangeant toutes ces sources d’inspiration pour élaborer une préparation où, comme dans une recette réussie, les ingrédients sont facilement reconnaissables mais le résultat toujours goûteux. On n’a donc pas de mal à identifier Rachmaninov dans les épanchements lyriques de l’Allegramente initial où l’on retrouve également des échos des musiques nocturnes de Bartók ou la franchise diatonique du Troisième Concerto du maître hongrois. On peut encore y ajouter quelques passages plus sombres évoquant le Ravel du Concerto pour la main gauche et des références à un Liszt légèrement jazzifié.

Kirill Gerstein et le Belgian National Orchestra dirigé par Thomas Adès
© Belgian National Orchestra

L’étonnant est que tout cela se tient, entre autres par le traitement inventif et virtuose de l’orchestre qui est, bien plus qu’un faire-valoir, un protagoniste de plein droit. L’Andante gravemente fait entendre une belle douceur, le soliste Kirill Gerstein se voyant confier des traits qui évoquent les fines inspirations d’un Bill Evans, et menant de beaux dialogues avec les vents. Quant au finale, Allegro giojoso, il débute en claquant comme le début du Concerto en sol de Ravel et présente, outre de nouvelles allusions à Rachmaninov et Bartók, quelques inattendus traits néo-couperiniens. Interprétée sous la baguette impérieuse du compositeur, l’œuvre – virtuose et exigeante – peut compter sur un excellent Kirill Gerstein qui, chaleureusement applaudi, offre en bis la rare Berceuse héroïque de Debussy dont la citation de la Brabançonne aura certainement fait plaisir à plus d’un auditeur.

La deuxième partie du concert était consacrée aux monumentales Planètes de Holst, œuvre très souvent enregistrée mais rare au concert de ce côté-ci de la Manche. On admire la subtilité de la direction d’Adès qui, plutôt que de faire du Mars introductif une éprouvante démonstration de violence sonore, en souligne avec beaucoup de subtilité le caractère menaçant et sournois. 

On apprécie aussi l’accent plus britannique que nature adopté par l’Orchestre national dans Mercure et surtout Jupiter, évoquant grâce à des cuivres en pleine forme une Angleterre invariablement glorieuse. On goûte aussi la lourdeur voulue du Saturne, tout en relevant à certains endroits la finesse d’écriture étonnamment pré-minimaliste de Holst. Saluons enfin la belle intervention des voix féminines du Brussels Chamber Choir postées juste en dehors de la salle et apportant une touche de mystère éthéré à la sérénité du Neptune final. Orchestre en pleine forme, chef-compositeur et soliste de talent, répertoire rare, public enthousiaste : une très belle soirée.

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