« Je t’attends » et « L’Anneau doré » : deux esquisses données en bis, deux fragments dont le dernier n’excède pas 15 secondes, mais qui recèlent déjà tout un monde. C’est ainsi que s’achève le récital rare et passionnant du pianiste britannique Thomas Adès qui s’empare de l’intégrale de l’œuvre pour piano de Leoš Janáček dans l’écrin de verre de la Fondation Louis Vuitton. Le nombre de grands pianistes, de compositeurs ou de personnalités musicales dans le public unanime en dit long sur la qualité de cette programmation. De Janáček, on joue surtout les opéras, les quatuors à cordes et quelques œuvres symphoniques et chorales, alors que son œuvre pour piano, plutôt délaissée, est tout aussi passionnante. Une œuvre inclassable, d’une modernité singulière. Dépouillée de toute rhétorique, c’est « la chair nue de l’émotion » – pour reprendre une expression debussyste – qu’elle fait jaillir par une expressivité pure, brute, par un côté éminemment organique.

Thomas Adès
© Brian Voce

Thomas Adès délaisse ici ses casquettes de compositeur et chef d’orchestre pour revêtir celle de pianiste. Et quel interprète ! On sent en lui un immense respect envers le compositeur tchèque. Il semble respirer la musique de Janáček, en être imprégné jusqu’aux os. On pourrait penser a priori que l’expressivité accrue de sa musique nécessite un jeu à fleur de peau, hypersensible, s’excitant au moindre frémissement, réagissant aux plus infimes sollicitations psychologiques. Or il n’en est rien du jeu d’Adès, et c’est là que réside toute la justesse et la prouesse de son interprétation : dans un souci de clarté extrême sur tous les plans, il sait retenir le son, contenir les spasmes presque avec pudeur, avec chasteté il se maintient hors du courant des effets et des affects. Alors, par cette contenance, par cette imperméabilité, il a le génie de réussir à concentrer dans le son et uniquement dans le son toute l’intensité psychologique en un point de convergence d’une densité inouïe. 

Le cycle de 15 pièces Sur un sentier recouvert, composé par Janáček après le décès tragique de sa fille Olga alors âgée de 21 ans et dernière de ses enfants ayant survécu, révèle une écriture d’un dépouillement extrême. Dépouillement des thèmes, des transitions, des enrobages ; dépouillement que le jeu de Thomas Adès incarne totalement. Ainsi son traitement de la pédale de résonance en est-il tout à fait représentatif : par un contrôle d’une précision absolue au service d’une clarté sans faille, il instaure une certaine austérité de la résonance en ne se l’octroyant qu’en cas de nécessité majeure. Ainsi l’intensité du propos ne se perd-elle dans aucune résonance superflue. Si cette austérité peut tout d’abord surprendre, elle nous amène invariablement à adopter une écoute exigeante, une écoute sensible à la progression, à la construction, à la cohérence interne. Adès timbre également les mélodies selon une grande intelligence musicale : il sait exactement la direction qu’il doit donner à ses phrases, en déployant pour chaque voix un dessin qui lui est propre et qui la révèle selon un sens toujours spécifique. 

La Sonate « 1er octobre 1905 » est un hommage poignant à l’ouvrier Frantisek Pavlik assassiné à la baillonnette lors d’une manifestation de soutien à la fondation d’une université tchèque de Brno. Initialement pourvue d’une marche funèbre en guise de troisième mouvement, on doit la sauvegarde des deux premiers à la pianiste créatrice de l’oeuvre Ludmila Tuskova qui les recopia avant que le compositeur, fidèle à sa nature impulsive, ne détruise sa partition. Dans le premier mouvement « Pressentiment », Adès parvient à concentrer en son jeu toute l’angoisse et la rage de cette musique, ainsi que son visage désespéré. Tout juste manque-t-il parfois d’ampleur et d’assurance technique lorsque le propos devient plus véhément, mais on oublie bien vite cet écueil tant les atmosphères sont incarnées avec brio. Le pianiste a le don de ménager les silences et le tempo dans l’errance introspective de la « Mort » empreinte d’amertume. Voilà un pianiste qui sait s’écouter. Saluons ici les quelques frottements harmoniques maîtrisés d’une main (et d’un pied) de maître.

Par un jeu épuré, en suspension étale, le chant de Noël Narodil se Kristus Pan (Christ, le Seigneur, est ressuscité) se teint d’un recueillement touchant, tandis que dans la miniature Vzpominka (Réminiscence) le pianiste donne à entendre les remous tour à tour flottants et violents d’un souvenir contrasté. Enfin, le cycle Dans les brumes est rendu presque hypnotique tant par la fixité de la ligne mélodique dans l’« Andante » que par l’alternance abrupte des contrastes dans l’« Andantino ». Digne conclusion d'un récital d'une qualité rare, issu de la programmation intelligente de la Fondation Louis Vuitton.

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