C'est avec gravité, douleur et mélancolie que cette Alcina incarnée avec éclat par Cecilia Bartoli semble devoir composer. Très attendue par le public du Théâtre des Champs-Elysées, sise au sein d'un décor évoquant un théâtre baroque du XVIIeme siècle, cette production zurichoise crée par Christof Loy en 2014 éclaire très intelligement la complexité d'un des personnages haendeliens parmi les plus sombres et torturés.

© Monika Rittershaus
© Monika Rittershaus

Le rôle semble être taillé à la juste mesure de la voix de Cecilia Bartoli, qui exprime plus de douleur que de colère lorsqu’elle s’emploie à feindre ses sentiments en envoûtant ses proies. Si « Sì, son quella, non più bella » révèle la vulnérabilité qu’induit l’amour chez Alcina, « Ah, mio cor » est une litanie chantée avec une finesse, gravité, et sublimée par la tessiture de la mezzo qui jamais ne semble contrainte. L’intensité vocale et scénique dont elle fait preuve n’est presque plus de l’ordre du spectacle, mais devient une projection des affects humains parmi les plus complexes.

A quel point est-on capable de (se) faire souffrir pour faire vivre un amour ? Christof Loy répond avec beaucoup d’intelligence à cette question en traitant de façon habile le profil psychlogique des personnes dans ce monde d’illusions crée par Alcina, en naviguant entre les sensations à la fois positives et néfastes que peuvent provoquer cet absolu contrôle. En effet, lorsqu’Alcina tient en son pouvoir Ruggiero, le monde semble moins limité, les lumières (Bernd Purkrabek) sont chatoyantes et vives, les corps des figurants et des chanteurs sont déliés, en opposition avec les instants de doute ou de révélation lors desquels l’inverse se produit. Le plateau devient froid, l’attention se resserre sur les protagonistes et les gestes semblent plus contrits. Le metteur en scène utilise également le procédé du double dans l’Acte II pour illustrer le désir d’Alcina de fuir le temps qui passe. Cupidon (presque animale Barbara Goodman) semble lui aussi changer d’attitude selon que l’amour est l’expression de sentiments réels ou fruit de la manipulation d’Alcina. La chorégraphie de Thomas Wilhelm soulignera d’ailleurs très habilement les différents bouleversements dont seront victimes les protagonistes de l’œuvre qu’Haendel. 

Philippe Jaroussky (Ruggiero) & Cecilia Bartoli (Alcina) © Vincent Pontet
Philippe Jaroussky (Ruggiero) & Cecilia Bartoli (Alcina)
© Vincent Pontet

Philippe Jaroussky en Ruggiero s’avère être particulièrement convainquant et fait preuve d’une grande assurance. Le contre-ténor a grandement gagné en aisance scénique ces dernières années, quelque chose de plus affirmé se dégage de son jeu, et sa ligne vocale s’en trouve ainsi partiellement modifiée, ses inflexions de voix sont plus naturelles, et ses aigus brillent toujours avec une égale justesse. Krzysztof Bączyk est quant à lui un Melisso convainquant, oscillant entre désarroi et promptitude à rétablir l’ordre. Julie Fuchs, hélas souffrante, n’a pu chanter le rôle de Morgana mais a tenu à assurer son rôle sur scène, doublée vocalement par la soprano hongroise Emöke Baráth qui avait déjà chanté ce rôle sous la direction d’Ottavio Dantone. Ses graves très développés, la puissance de son timbre, ses aigus rayonnants et les multiples couleurs de sa voix n’inspirent qu’éloges. Bradamante devient l’objet de toute son attention, grimée sous les traits de « Ricciardo », son propre frère jumeau. La mezzo-soprano Varhudi Abrahamyan, habituée du répertoire haendelien, incarne l’épouse oubliée de Ruggiero avec beaucoup de puissance, tant vocalement que scéniquement, elle inspire la liberté qui manque tant dans le monde de faux-semblants d’Alcina dont elle deviendra presque malgré elle complice en faisant croire à Morgana que son amour pour elle est réciproque. C’est Oronte, prétendant de Morgane qui fera les frais de cet amour factice. Le ténor Christoph Strehl l’incarne avec beaucoup de délicatesse et se montre particulièrement émouvant dans «un folle e un vile affetto », ne parvenant presque plus à ressentir de colère tant il fait preuve d’abattement.

Emmanuelle Haïm dirige Le Concert d’Astrée depuis le clavecin en étant en rapport direct avec le plateau. La richesse harmonique de la partition est abordée avec beaucoup de naturel et les bois sont particulièrement mis en valeur. Les sonorités sont un alliage de la fougue et la passion qui anime le plateau, et la justesse des tempos et la beauté des solos de flûte et de violons renforce d’autant plus le sentiment d’unité entre la fosse et la scène.

Si Alcina s’avère être en capacité de forcer le destin et les affects humains, elle semble dans cette production être victime de son propre pouvoir, comme si elle se métamorphosait elle-même au fil de l’intrigue. Ne parvenant pas à transformer tout à fait les sentiments que ses victimes éprouvent pour elle lorsque l’amour véritable s’en mêle, elle ne semble plus parvenir à supporter sa propre personne, esseulée et fuie par tous ceux qu’elle aspirait à conduire vers un amour immuable, en réalité si fragile. 

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