Démarche vive, dos droit, large sourire, Alexandre Tharaud fait son entrée dans la grande salle Pierre Boulez et voilà que les applaudissements se mettent à pleuvoir en crescendo depuis les balcons. Ce fait si banal qu’on évite traditionnellement de le mentionner dans une critique est bien l’événement du jour : le public est de retour en ce mercredi 19 mai dans une Philharmonie de Paris qui s’était habituée pendant plus de six mois au côté obscur du streaming, au parterre aplani et débarrassé de ses sièges, aux hauteurs plongées dans la pénombre, aux nombreux projecteurs et autres caméras installés pour combler le vide sidérant qu’Alexandre Tharaud rappellera si bien, s’emparant du micro entre deux pièces de son récital – « un artiste sans public, c’est une personne qui meurt à feu doux ».

Alexandre Tharaud, le 19 mai 2021 à la Philharmonie
© A. du Parc

En prenant place devant le grand Steinway de concert, un sourire incrédule aux lèvres, secouant légèrement la tête comme pour mieux se convaincre que ses oreilles n’inventent rien, Tharaud savoure donc ces applaudissements qui sont appréciables peut-être plus que partout ailleurs dans cette salle à l’acoustique aussi flatteuse pour les orchestres que pour le public : tout s’entend dans la Philharmonie, du petit toussotement du fond de parterre au mouvement du siège qui se replierait soudainement en haut du second balcon.

Le public de retour dans les balcons de la Philharmonie
© A. du Parc

C’est ce qui fera de l’Adagietto de Mahler un très grand moment de musique : Tharaud se place aussitôt dans cette écoute absolue qui fait les grands interprètes. Capable de modeler le temps musical dans l’instant, à l’instinct, le pianiste contracte et étire les mesures selon les besoins du discours gravé sur la partition, bien sûr, mais aussi et surtout selon l’environnement et l’atmosphère du moment, jouant avec le silence tendu des spectateurs qu’il tient des deux mains sur son clavier, guettant la résonance du Steinway qui s'évapore entre les balcons, ou bousculant au contraire son texte pour mieux frapper son auditoire. On pourra toujours ergoter sur les fortissimos un peu trop verticaux pour cette musique panoramique, ce n’est pas ce qui importe aujourd’hui. Au bout de la dizaine de minutes que dure l’œuvre, le voyage a déjà été immense et la musique plus que jamais vivante.

Alexandre Tharaud
© A. du Parc

Le reste du programme paraîtra ensuite plus ordinaire, sans doute pas favorisé par les nombreuses prises de parole de l'artiste, d'un militantisme plus maladroit que touchant. Au clavier, Tharaud paraît en revanche toujours à son avantage dans les Morceaux de fantaisie de Rachmaninov : le pianiste fait preuve dans ces cinq pièces d’un toucher d’orchestrateur particulièrement éloquent, insérant comme un tendre duo de clarinettes au milieu de l’Élégie, donnant au Prélude la puissance d’un choral de cuivres, simulant un vibrato de violoncelle dans un Polichinelle à la gestuelle spectaculaire. Pour finir, les Miroirs sont joliment brossés, notamment dans la spontanéité des Noctuelles, même s’il manque parfois cet amour du détail qui aurait donné aux tableaux ravéliens tous leurs pixels colorés.

Alexandre Tharaud
© A. du Parc

Tharaud assure le show jusqu’au bout et même au-delà, ajoutant à son programme deux bis tout en douceur qui prolongent le concert bien après 20h, pour le plus grand bonheur des spectateurs – d’abord l’Adagio du Concerto en ré mineur BWV 974 de Bach, ensuite The Man I Love de Gershwin. À la sortie du concert, comme aux plus belles heures de la Philharmonie, des mélomanes aux anges fredonnent des échos du standard de jazz sur le chemin du métro, sous un soleil rasant libéré des averses passées. Joyeux éclats de voix de l’autre côté de l’avenue Jean Jaurès où Le Local, haut lieu de rendez-vous des artistes et des étudiants du Conservatoire voisin, affiche une terrasse bien garnie. La vie est revenue à la Philharmonie.

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