Jonathan Nott, directeur artistique de la vénérable maison, offre au public une semaine de concerts afin de fêter en musique(s), comme il se doit, les cent ans de l’Orchestre de la Suisse Romande. Ce premier concert rend clairement hommage à l’ADN de l’orchestre en tant que découvreur de musiques depuis sa création : la première partie du concert proposait ainsi Core pour orchestre, du compositeur suisse Dieter Ammann, et le Concerto pour piano n° 1 de Béla Bartók, avant d’offrir après l’entracte la Symphonie n° 6 « Pastorale » de Beethoven.

Jonathan Nott © Renato Mangolin
Jonathan Nott
© Renato Mangolin

Créé au Festival de Lucerne en 2010 sous la direction de Pierre Boulez, Core ne dépasse pas les dix minutes de musique mais l’œuvre aura certainement réveillé et décontenancé plus d’un auditeur. Dans ce grand tourbillon très sonore, tout débute dans un bruissement saisissant de traversières dans lesquelles on ne ressent que le souffle, des percussions multiples et des effets redondants de cuivres sur des stridences de violons. De multiples effets d’orchestration rendent palpables les possibilités expressives ainsi que la variété des textures de l’ensemble des instruments. Le discours est abondant, la matière est dense, le compositeur recherchant l’opulence plus que l’épure.

De ce grand bain sonore, le public est ensuite convié au puissant Concerto pour piano n° 1 de Béla Bartók, compositeur qui fut associé à l’Orchestre de la Suisse Romande par Ernest Ansermet dès 1923. S’ouvrant dans le grave du clavier, sous-tendu par les timbales et les cors, le piano de Pierre-Laurent Aimard empoigne cette musique avec véhémence. L’orchestre et ses vents répondent avec maestria aux envolées de fin de premier mouvement d’un piano resplendissant qui semble s’affranchir de toute respiration. L’« Andante » permet un bref répit ; le piano se fait plus sinueux, relayé par une clarinette envoûtante. Le cor anglais et le hautbois entrent ensuite dans une transe lente, ponctuée d’un piano entêté : un étrange charme est à l’œuvre. L’« Allegro molto » viendra conclure l’ouvrage dans une folle chevauchée, parsemée d’un piano omniprésent et ensorcelant. 

Après cette interprétation de haute tenue, tant du côté du soliste que de l’orchestre – l’ensemble des musiciens s’engageant avec véhémence dans cette œuvre puissante et âpre –, le pianiste offre un bis : deux courtes pièces de György Kurtág viennent clore cette première partie de concert ancrée dans une modernité qui ne déplaisait pas à Ansermet… mais qui aura certainement dérouté certains auditeurs par son intensité. 

Ceux-ci sont réconfortés après l’entracte : l’Orchestre de la Suisse Romande propose une Pastorale réconfortante. Après une première partie rythmique, bruyante et enivrante,la musique enveloppante de Beethoven offre un contraste saisissant et rend aux auditeurs un peu de sérénité. Jonathan Nott offre avec verve une symphonie colorée, énergique mais néanmoins sereine, à l’image du second mouvement, « Scène au bord du ruisseau » : doux, agrémenté d’un relâchement bienvenu et surligné par une flûte et un hautbois de haute tenue, cet « Andante » brille par ses phrasés, délices de simplicité et de musicalité. 

L’« Allegro » qui suit se caractérise par une énergie rayonnante. Les cordes très unifiées sont royales, surlignées par des trompettes étincelantes. Superbe, le hautbois allie un timbre chaleureusement vibré, une projection aisée, une musicalité sans esbroufe. S’ensuit une scène d’orage toute baroque dans son éruptivité sans concession, dirigée par un Jonathan Nott aux aguets, heureux d’insuffler tant de vie à cette scène quasi opératique. 

Le chant pastoral conclusif vient enfin nous susurrer aux oreilles une douce musique qui semble sentir les Alpes, les rivières filles des glaciers, les forêts voisines… L’écrin naturel du Léman semble nous rejoindre pour raconter sereinement l’histoire d’un pays et d’un orchestre, très en forme pour un centenaire !

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