Inclus dans un week-end titré « Spirit » présentant plusieurs concerts associant musique de chambre, récital, concerts symphoniques, ateliers, visites du Musée, à la façon intelligente dont la Philharmonie de Paris repense la programmation des concerts pour en faire un tout culturel intégrant le mélomane dans une démarche plus active que le seul fait de venir, s'asseoir dans une salle, écouter et repartir à la maison, le programme que donnait l'Orchestre symphonique de Lucerne était sous-titré « Le Chant du cygne » et était précédé par une récréation musicale pour les enfants des parents assistant au concert.

Martha Argerich © Adriano Heitman
Martha Argerich
© Adriano Heitman

Mais vient le moment du concert proprement dit. Il n'échappe pas à un rituel qui s'est peu à peu imposé au XIXe siècle. Et l'on prend place dans la grande salle pour écouter deux pièces d'Arvo Pärt, La Sindone (Le Suaire) et Swansong (Le Chant du cygne). Commande du festival Septembre musical de Turin pour les Jeux Olympiques d'hiver, Le Suaire a été créé en 2005. Le Chant du Cygne, qui donne donc son titre à ce concert, est une commande de la Fondation du Mozarteum de Salzbourg. Il a été créé par les Wiener Philharmoniker en 2014. Ces deux œuvres baignent dans une lumière fondue, expriment une sorte de résignation et de tristesse diffuse qui impose une atmosphère extatiquement douloureuse, malgré une orchestration claire, riche en vents et percussions, malgré une écriture polyphonique, stratifiée, qui force l'écoute. Les transformations de timbres, les éclairages changeants sur un socle qui semble comme pétrifié permettent à James Gaffigan de faire naître de délicats éclairages au sein d'un propos tenu avec souplesse : cette musique curieusement mouvante et statique, comme les feuilles et les branches de l'arbre le sont sur un tronc immobile, se déploie alors dans le temps et l'espace sans pour autant émouvoir ou captiver, malgré la beauté des timbres de l'orchestre suisse, sa souplesse, la légèreté de ses cordes et la perfection des interventions de ses solistes.

La Symphonie « Inachevée » de Schubert qui suit est autrement captivante. Passée la mystérieuse introduction, quand vient le chant aux violoncelles, on se dit que ce tempo parfait, ni trop rapide ni trop lent, que ces violoncelles qui chantent sans trop appuyer sur l'archet, sur les ailes du chant, sont annonciateurs d'une interprétation admirable. Mais James Gaffigan se perd un peu dans les détails, alterne des passages par trop verticaux avec d'autres un peu mous. La musique manque ainsi d'une trajectoire impérieuse. De très beaux et prenants moments ne font pas tout.

Après l'entracte, Mazeppa de Franz Liszt. Pourquoi, se dit-on, Liszt n'a pas juste orchestré l'étude transcendante éponyme du poème symphonique ? Les dix minutes ajoutées aux 6 minutes et demi de la partition de piano n'arrangent pas du tout cette œuvre. Elle devient poussive, opaque. Elle ne pourrait « passer » que si elle était dirigée à la serpe à la tête d'un orchestre rutilant, d'un orchestre qui n'aurait pas l'inertie que lui confère l'acoustique un brin trop réverbérante de la Philharmonie, par un chef d'orchestre qui n'est pas dans le genre de Paul Paray ou d'Arturo Toscanini, qui n'a ni le geste tranchant voulu ni la capacité d'éclairer l'orchestre.

C'est donc avec impatience que l'on attend l'entrée de Martha Argerich qui va jouer le Premier Concerto de Liszt. Et l'on ne sera pas déçu par sa première intervention : telle qu'en elle-même l'éternité la laisse, Argerich prend un risque insensé en adoptant un tempo très, et même trop rapide. Moins parfaite que fulgurante, son jeu peut alors se déployer avec une liberté recréatrice. La pianiste a fêté ses 77 ans, il y a peu, mais son énergie est intacte. Sa vitalité et la rapidité des échanges qu'elle tisse avec l'orchestre, que son jeu irradie et rend plus alerte, rendent assez euphoriques. Bien moins cependant, que le cantabile de rêve, ce chant si libre, allié à cette sonorité si dense et chantante que son piano semble avoir un clavier dont chaque touche fait un mètre de profondeur. Le vrai secret d'Argerich est dans cette capacité à chanter sur le piano et dans la beauté de sa sonorité. James Gaffigan la suit excellemment et l'orchestre avec lui. Mais d'où l'on est, on n'entendra quasiment pas le triangle ! Triomphe, rappels, bis. Cet après-midi, il y en aura deux : d'hallucinants « Traumes-Wirren » des Fantasiestücke op. 12 de Schumann, feux follets impalpables, emportés, hallucinés, oniriques et la première pièce des Scènes d'enfants jouée avec la tendresse inquiète qu'elle y met toujours.

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