L’attente se fait sentir dans l’Auditorium de Lyon, plein à craquer en cet après-midi de Fête des Lumières. La voici enfin, Martha Argerich, ne sachant où se mettre, discutant avec son acolyte Eduardo Hubert, avant de finalement saluer et de lancer ce concert multiforme, entre œuvres pour deux pianos, cordes seules ou concerto.

Martha Argerich © Adriano Heitman
Martha Argerich
© Adriano Heitman

Argerich est connue pour ses tracs d’avant concert. Mais dès qu’elle est au piano, le stress s’efface au profit de la musique. « Martha » fait sonner une harpe sous ses doigts dans la version pour deux pianos du fameux Prélude à « L’Après-midi d’un faune », et la manière avec laquelle les deux artistes prennent le temps de chanter et dialoguer avec une grande pudeur est touchante. À cet égard, les premières notes des Six études en forme de canon de Schumann arrangées par le même Debussy sont d’une douceur inouïe. Hubert et Argerich témoignent d’une complicité émouvante : les deux pianistes voguent au gré de ces études, dont l’arrangement debussyste pour deux pianos vient éclairer d’un jour délicat voire mélancolique la poésie schumanienne. La deuxième pièce montre un duo très expressif, tout en retenue, maniant avec finesse le rubato, quand la cinquième (« Pas trop vite ») fait entendre des pianos vifs et joueurs. Malgré une pulsation parfois instable et quelques passages moins incarnés, cette œuvre trop rare est une agréable entrée en matière.

Vif et joueur, voici ce qui, sans surprise mais avec le même émerveillement, caractérisera le Concerto pour piano nº 1 de Beethoven en conclusion du concert. Accompagnée par l’Orchestre de chambre Franz Liszt dirigé par le très charismatique Gábor Takács-Nagy, Argerich est impériale. Détaché d’une précision diabolique, assauts d’accents, coups de sang bien placés et traits en cascades dont elle seule a le secret : la star mondiale du piano s’amuse sur le clavier. Bouleversante dans le « Largo » central, dans un toucher délicat servi par une lecture toujours alerte au moindre rebond rythmique, la pianiste enchaîne avec voltige et brillance le « Rondo ». Sa main gauche charpente admirablement son jeu, fait d’une espièglerie continuelle qui vient se nicher jusque dans des trilles d’un mordant irrésistible. Virevoltant entre les notes, elle sautille entre les refrains du finale avec une niaque galvanisante.

Si toutes les oreilles (et les regards) étaient tournés vers Argerich, la performance de l’Orchestre de chambre Franz Liszt et de son chef Gábor Takács-Nagy est également à souligner, ne serait-ce que dans le concerto. L’orchestre se distingue par une réactivité parfaite notamment dans les cordes. Le geste de Takács-Nagy est tranchant, donnant à entendre un Beethoven incisif et organique. Le chef relance en permanence l’orchestre, notamment dans le « Rondo », quitte parfois à mettre les musiciens en insécurité, les archets frôlant plus d’une fois la sortie de piste.

Juste avant l’entracte, ces derniers avaient cependant démontré toute leur cohésion d’ensemble, dans un Divertimento pour cordes de Bartók effusif. Les mouvements rapides sont l’occasion de faire valoir la virtuosité mais aussi l’humour dont les musiciens sont capables. Les couleurs apportées sont parfaitement appropriées au caractère de cette pièce, sonnant par exemple comme un orgue annonçant l’apocalypse dans le mouvement central. Les effets de crescendo et decrescendo poussés à l’extrême rendent compte autant de l’inquiétude que de l’ironie grinçante de la musique dans un effet dramatique sophistiqué. Les toussotements presque continus, qui amèneront le chef à se retourner vers le public pendant qu’il dirige, ne terniront pas une interprétation pleine de relief et de vie.

Les huit minutes que durent la micro-Symphonie nº 32 de Mozart feront valoir les mêmes qualités. L’orchestre hongrois prend le temps de développer un souffle théâtral et une énergie rythmique bienvenus, préparant à merveille le Concerto nº 1 de Beethoven. À noter tout de même une petite déception du côté de la petite harmonie, en particulier dans Beethoven : la clarinette souvent trop haute déteint dans le « Largo » tandis que les deux hautbois manquent d'assurance. Le public lyonnais fera néanmoins un triomphe aux artistes, venus illuminer la scène lyonnaise par un festival de lumières et de virtuosité. 

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