Le Théâtre du Capitole accueille pour la première fois et dans une nouvelle production l’unique opéra de Paul Dukas, inspiré par la pièce de Maurice Maeterlinck et achevé en 1906 : Ariane et Barbe-Bleue. L’Orchestre National et le Chœur du Capitole sont menés par Pascal Rophé alors que la scénographie et la mise en scène sont entièrement (décors, costumes et lumières) dirigés par Stefano Poda, aidé de Paolo Giani.

<i>Ariane et Barbe-Bleue</i> au Théâtre du Capitole de Toulouse © Cosimo Mirco Magliocca
Ariane et Barbe-Bleue au Théâtre du Capitole de Toulouse
© Cosimo Mirco Magliocca

La production fait clairement le pari de mettre en avant la dimension éminemment symbolique et psychologique de la pièce sans rien y glisser d’autre. L’aspect métaphysique est renforcé par un lever de rideau entièrement silencieux, silence qui se reproduira entre les actes. Ariane regarde ainsi en ouverture chacun des visages des paysans maltraités par Barbe-Bleue, comme le montre leurs dos portant une déchirure ensanglantée qui tranche avec les costumes blancs. Cet indice est représentatif du traitement scénique de la présence-absence de Barbe-Bleue tout au long de la pièce ; seules quelques mesures de chant sont cédées au personnage néfaste. Constitué de corps recroquevillés et enchâssés, son château démesurément grand avec ses sept portes fatidiques, sera, lui, bien présent du début à la fin de la pièce, comme un rappel de la monstruosité de son propriétaire. Seul un labyrinthe, à l’acte II, viendra briser la monotonie du décor à grand renforts – comme au début de la pièce – de neige carbonique. La lumière enfin joue un rôle primordial dans le tableau en noir et blanc, mettant en évidence les espérances émancipatrices d’Ariane ou, au contraire, le retour des épouses à leurs chaînes à la fin de l’acte III. Le tout est extrêmement bien articulé, bien que certains passages en deviennent quelque peu arides.

Sophie Koch (Ariane) et Janina Baechle (la nourrice) © Cosimo Mirco Magliocca
Sophie Koch (Ariane) et Janina Baechle (la nourrice)
© Cosimo Mirco Magliocca

L’orchestre et la direction de Pascal Rophé servent magnifiquement la musique de Paul Dukas sur le plan des timbres. Si les figuralismes de la partition complètent avec justesse les mouvements sur les planches, l'ensemble demeure toutefois dans une nuance médiane peu variée. Incarnant la colère des paysans, le Chœur du Capitole est, comme à l’accoutumé, impeccable dans ses interventions. Les figurants jouent un rôle important, en particulier à l’acte III : ils deviennent alors des projections de l’esprit partagé des femmes tout juste sorties du cachot mais pas encore prêtes à embrasser une liberté totale. La mise en scène insiste sur cette ambiguïté générale du dernier acte, parfois un peu trop – au risque de perdre le spectateur.

Dans le rôle d'Ariane, Sophie Koch fixe d’emblée la barre très haut, trop haut peut-être : « tout ce qui est permis ne nous apprendra rien ». Son timbre est clair et sans ornements : l’opiniâtreté du personnage est parfaitement illustrée vocalement. Alors qu’elle pourrait être sauvée d’emblée par la vindicte campagnarde, elle oppose au faux pardon du mari (qui pose l’ignorance comme condition) son pardon chrétien : elle accepte de se faire traîner et enfermer, semblant même provoquer cette situation afin d’accélérer la rémission des péchés de Barbe-Bleue. Ce dernier est incarné par Vincent Le Texier, qui fait étalage d'une belle voix de ténor mais surtout d'une belle présence scénique, à défaut d’une partition bavarde. Janina Baechle offre sa voix mélodieuse dans les médiums au rôle de la nourrice, contrepoids couard d’Ariane. Elle se révèle cependant bien souvent mal servie par l’orchestre qui la masque lors de la plupart de ses interventions.

Sophie Koch (Ariane) Erminie Blondel (Bellangère) et Vincent Le Texier (Barbe-Bleue) © Cosimo Mirco Magliocca
Sophie Koch (Ariane) Erminie Blondel (Bellangère) et Vincent Le Texier (Barbe-Bleue)
© Cosimo Mirco Magliocca

Le groupe de femmes captives prend soin de ne pas dépasser Ariane pour servir la psycho-typologie des personnages ; on distingue trop peu leurs voix dans le labyrinthe. Malgré une répartition inégale des interventions, les quatre chanteuses – Eva Zaïcik (Sélysette), Marie-Laure Garnier (Ygraine), Andreea Soare (Mélisande) et Erminie Blondel (Bellangère) – montrent de très riches talents et potentiels vocaux. Avant la fin de la pièce et le retour à un état proche de la situation initiale, leur attroupement autour d’un Barbe-Bleue blessé donne un tableau magnifique, presque christique. L’amour chrétien d’Ariane n’aura pas libéré les femmes de Barbe-Bleue mais il aura montré la voie du pardon et de l’émancipation.

***11