Parmi la panoplie des rôles vocalement « meurtriers », celui d’Armida doit compter dans le haut du classement. Parmi la panoplie des œuvres difficilement distribuables, Armida doit également occuper une place de choix (la partition nécessite de trouver cinq ténors rossiniens de premier ordre). Mais l’Opéra National de Montpellier aime les défis et vient d'en présenter une production vocalement passionnante !

© Marc Ginot
© Marc Ginot
Malheureusement, deux points viennent ternir ce beau tableau. La mise en scène de Mariame Clément (production présentée à Anvers en 2015 reprise ici par Jean-Michel Criqui) ne mérite pas de longs épanchements. L’action est déplacée du camp des croisés à … un stade olympique avec piste d’athlétisme au sol. Les croisés sont ici des joueurs de football. La metteure en scène fait donc visiblement ce qu’elle veut de la partition et du livret sans se soucier de prendre au sérieux une œuvre qui mérite pourtant un traitement dramatique et théâtral d’envergure. Le résultat visuel est peu réjouissant : costumes sans agrément, décors terriblement tristes (trois murs gris, une piste d’athlétisme ou de la pelouse au sol et des toiles peintes représentant une forêt ou un stade), lumières crues et direction d’acteur sans charme. Passons notre chemin !

On reste également largement sur notre faim à l’écoute de la prestation des musiciens de l’Orchestre National de Montpellier tant les accidents se succèdent dans la fosse. Et la faute n’est pas à mettre sur les épaules du jeune chef Michele Gamba qui propose une direction musicale toute pleine d’entrain, d’énergie et de caractère.

Heureusement, vocalement, les satisfactions sont nombreuses. Les choristes de l’Opéra de Montpellier se montrent très convaincants malgré les inepties que leur impose la mise en scène (visages ensanglantés durant tout l’opéra, « tournante » sur une poupée gonflable, déshabillements…). Edoardo Milletti, interprétant tant Gernando au I que Ubaldo au III, est un énergique chef de campement à l’interprétation très juste et intéressante. Darío Schmunck, Goffredo au I et Carlo au II, doit faire oublier les insuffisances des cornistes solistes de l’orchestre durant tout l’air de Goffredo au I ce qui ne l'aide pas à investir totalement cette page. Mais il se rattrape par la suite. Daniel Grice est quant à lui une réplique tout à fait honorable. Reste le ténor vedette du plateau : Rinaldo (transformé en Ronaldo pour l’analogie avec le football…) est ici chanté par Enea Scala. Le chanteur sicilien s’en tire avec les honneurs, même si le timbre à tendance à se rétrécir dans les aigus. Il campe un guerrier (ou un footballeur ?) fougueux, assez « premier degré » , tel que le rôle a été écrit. Il se montre capable d’une belle écoute de sa partenaire lors des duos amoureux et fait preuve d’une belle agilité dans la vocalise.

© Marc Ginot
© Marc Ginot
Reste enfin celle que l’on attendait tel un messie du chant rossinien. Karine Deshayes effectuait une prise de rôle en cet après-midi avec l’un des rôles destiné à l'origine à Isabella Colbran et qui compte probablement parmi les plus difficiles du répertoire lyrique. La chanteuse doit ici faire preuve d'endurance pour arriver au terme de près de 2h30 de spectacle où elle quitte très peu la scène, sans parler des innombrables difficultés techniques de la partition. Côté technique vocale, quel bonheur de ne jamais craindre une vocalise, un manque de souffle, un grave engorgé ou un aigu douloureux. La mezzo française ne fait qu’une bouchée de la terrible tessiture du rôle avec des graves généreux, uniquement appuyés à petite dose pour accentuer le drame et la folie de son personnage. Les aigus, quant à eux, sont rayonnants. La vocalise suit le texte et une ligne de chant parfaitement conduite. Pas de démonstration vocale mais un chant qui sert l’incarnation d’un personnage. Son Armida alterne avec brio la séduction, l’amour généreux et la folie vengeresse. Ses variations lors de l’air du II « D’amore al dolce impero » sont prudentes mais la chanteuse n’est pas aidée par la mise en scène qui la sollicite à outrance dans un air techniquement si difficile. Reste la scène finale qui demeurera dans les esprits des spectateurs tant la grande Karine Deshayes se libère et démontre avec une force pathétique, sublime et terriblement crédible l’étendue de son talent de tragédienne. « Dove son io » est d’une bouleversante sincérité quand l’ultime appel aux furies est soutenu par une ferveur maléfique époustouflante.

On se prend à rêver de ses futures prises de rôles dans ce répertoire : Semiramide, Otello ? En attendant, son Armida a dépassé nos attentes et restera dans les annales de l’institution lyrique montpelliéraine. Une Armida d'anthologie !