Premier opera seria composé pour le Teatro San Carlo de Naples (création le 11 novembre 1817), Armida n’est pas un titre régulièrement monté depuis. Son livret signé Giovanni Schmidt, emprunté à La Jérusalem délivrée du Tasse, raconte l’histoire de la magicienne Armida qui tombe amoureuse du chevalier Rinaldo et tente en vain de le retenir par ses enchantements. Après Guillaume Tell en ouverture de saison, l’Opéra de Marseille remet ainsi Gioachino Rossini à l’affiche en disposant d’une formidable titulaire pour le rôle-titre, ainsi que de valeureux ténors pour affronter des parties souvent d’une extrême difficulté.

Armida en version de concert à l'Opéra de Marseille
© Christian Dresse

Pour cette première des quatre représentations de concert, les musiciens sont disposés dans la fosse surélevée, mais débordent sur les premières rangées du parterre, donnant l’impression au spectateur d’être installés assez largement dans la salle. Dès lors, le risque est présent de submerger l’auditoire de décibels, mais la direction musicale de José Miguel Pérez-Sierra maintient l’équilibre entre chant et musique. Le chef espagnol a fait ses preuves dans les ouvrages de Rossini, entre autres au Rossini Opera Festival de Pesaro ou au festival Rossini in Wildbad où il est régulièrement invité. Colorée, variée dans ses nuances, la musique vit sous sa baguette et les tempos savent s’adapter aux capacités des différents chanteurs sur scène. Les instrumentistes font aussi preuve d’un sans-faute pour l’exécution des nombreux solos de la partition, ceci dès l’ouverture pour les cors, puis les diverses interventions au cours de la musique de ballet du deuxième acte : violon solo, violoncelle solo, celui-ci dialoguant par moments avec le cor, la harpe qui suggère l’environnement enchanteur créé par la magicienne Armida, ou encore les clarinette, flûte, piccolo très virtuoses.

José Miguel Pérez-Sierra
© Christian Dresse

La distribution vocale est emmenée par Nino Machaidze qui défend l’unique rôle féminin, heureusement ressuscité par Maria Callas en 1952 après le sommeil de l’ouvrage pendant plus d’un siècle. Dans une belle forme vocale, la soprano géorgienne met beaucoup d’engagement dans ses récitatifs, la voix est belle et de loin la plus puissante du plateau, les traits d’agilité étant passés avec fluidité et précision. Son air très fleuri du deuxième acte « D’amore al dolce impero » montre une technique solide, aussi bien pour négocier les redoutables intervalles que les longues enfilades de notes. Elle fait également preuve d’abattage pendant sa longue scène finale, agrémentant ses reprises de petites variations, communiquant la tristesse de la femme délaissée par Rinaldo, avant de conclure dans une fureur d’un grand relief dramatique.

Son Rinaldo est le ténor Enea Scala qui ne manque pas de générosité, en enchaînant moins de dix jours après son dernier Arnold ici-même dans Guillaume Tell. Comme le créateur du rôle Andrea Nozzari, il dispose d’un grave large aux accents réellement barytonaux qui confèrent de l’autorité au personnage. À l’autre extrémité, l’aigu est concentré et claironne, même si quelques notes un peu resserrées ou prises légèrement par le dessous sonnent moins agréablement. Il n’est pas avare non plus de petites variations pour les reprises et de nombreux moments amènent l’excitation, comme le finale du premier acte aux cadences haletantes, ou encore le fameux trio de ténors « In quale aspetto » (acte III).

Matteo Roma, Nino Machaidze et Enea Scala
© Christian Dresse

Chuan Wang (Gernando/Ubaldo) possède également un bon bagage technique, souplesse vocale, une voix homogène et plutôt aiguë, ainsi qu’un italien d’excellente qualité… Renseignements pris, le jeune ténor chinois vit à Milan depuis huit ans ! Son air du premier acte « Non soffrirò l’offesa » est enthousiasmant, avec l’ajout de suraigus au cours de la cabalette. Matteo Roma cumule également deux rôles, ceux de Goffredo et Carlo, comme c’est le cas en général avec quatre ténors qui se partagent les six rôles. La voix est plus étendue entre le grave et l’aigu, il fait preuve de musicalité et de mordant, mais le chanteur peut encore gagner en volume pour éviter de se faire couvrir par instants par la musique. Le quatrième ténor Jérémy Duffau (Eustazio) est mis beaucoup moins à contribution dans ce rôle secondaire, l’instrument semble ferme et on espère l’entendre prochainement dans un emploi plus important. On craignait a priori pour le baryton Gilen Goicoechea à qui les deux rôles de basse Idraote et Astarotte étaient distribués, mais le timbre est riche et nourri, sans doute un peu plus timide en conséquence dans le bas registre, tandis que l’aigu se déploie vigoureusement.

Réparti sur le plateau derrière les solistes en ligne sur l’avant-scène, le Chœur de l’Opéra de Marseille préparé par Emmanuel Trenque fait preuve de vaillance et de cohésion, les hommes étant les plus sollicités avec des parties guerrières au premier acte et infernales au deuxième.

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