Ce mercredi 13 février, la salle Gaveau proposait un programme peu commun en compagnie de l’Orchestre National d’Île-de-France dirigé par Christian Arming. Le concert proposait certes l’ouverture des Noces de Figaro et, après l’entracte, la Symphonie n°7 de Beethoven, deux œuvres bien connues du public. Mais entre les deux, se trouvait une pièce bien plus moderne et bien moins jouée : Aconcagua, concerto pour Bandonéon du maître du tango Astor Piazzolla, interprété par Per Arne Glorvigen.

Per Arne Glorvigen © Per Arne Glorvigen
Per Arne Glorvigen
© Per Arne Glorvigen

Les premières notes des Noces font sourire, comme toujours, comme une plaisanterie dont on se souvient amusé. Il n'est pourtant pas facile de les sortir si distinctement, ces notes ! La précision de la direction d’Arming se présente d’entrée de jeu comme un de ses meilleurs atouts. Si certains optent pour des gestes très larges et abstraits, Arming est d’une autre école : celle de la direction « parlante », un peu théâtral, à la battue pointue. Le tempo ne met peut-être pas tous les musiciens à l’aise, mais le caractère est très bien saisi, et le travail sur les nuances est brillant. L’orchestre ajoute à chaque petit bout de phrase un soufflet, un piano subito, un sforzando qui apportent une fraîcheur bienvenue.

Vient Per Arne Glorvigen sur le premier mouvement d’Aconcagua. Musique folle et toujours captivante, de par notamment sa difficulté technique et ses mélodies tragiquement mélancoliques, elle engendre une certaine fascination que Glorvigen ne fait qu’amplifier. Il est debout, un pied sur le banc devant lui, se tordant de tous ses membres avec le bandonéon qui s’ouvre et se referme sur son genou. Le son de son instrument est un petit miracle pour nos oreilles si habituées à l’accordéon de concert qui bien souvent fait office de remplaçant. L’orchestre suit le soliste comme un seul homme, s’accrochant à chacune de ses intentions. Per Arne Glorvigen sait raconter des histoires comme personne.

Le deuxième mouvement, Moderato, commence sur un solo langoureux. Glorvigen s’est assis, écartant les jambes pour laisser à son instrument toute l’étendue dont il aura besoin pour lier ces phrases infinies. Le « Presto » est une course effrénée, l’orchestre enchaîne trait sur trait sans jamais se perdre. Les modes de jeu utilisés, particulièrement par les cordes – coups d’archet « sautés », pizzicati très rapides – sont un défi parfaitement relevé. Le final et son thème central mi-argentin mi-parisien termine la pièce en beauté, avec sa rage bouillonnante et ses dernières prouesses. Glorvigen donne de grands coups de soufflets, ajoutant à la rythmique déjà si tendue et mordante ; les timbales résonnent comme sur un champ de bataille.

Qu'on se le dise, les violonistes et les violoncellistes ne sont pas les seuls à jouer Bach en bis : Glorvigen improvise, avec Frédéric Dupuis, sur la fameuse Suite n°1 pour violoncelle. Il finira avec un tango du compositeur Eduardo Arolas, El Marne, en tapant du pied, et sous une pluie d’applaudissements.

Gérer habilement la transition vers Beethoven n’est pas une mince affaire, d’autant qu’après une telle performance, les attentes pour la Symphonie n°7 sont hautes. Trop hautes, peut-être. L’orchestre a du mal à démarrer. Chaque musicien est brillant, indépendamment, mais un dynamique commune d’où jaillirait une réelle émotion musicale tarde à s'enclencher. Le deuxième mouvement, le fameux Allegretto, tombe malheureusement à plat. Le tempo, trop rapide, ne permet pas aux lignes mélodiques de s’enraciner au fond du temps. Malgré l’insistance d’Arming pour gagner en profondeur – sa baguette très expressive semblant creuser l’air vers le bas –, et une jolie palette de couleurs, rien n’y fait. Pourquoi tant se presser dans ce si beau mouvement ? Le tranchant rythmique s’émousse – les croches-deux-doubles deviennent de simples triolets –, l’intensité du moment en pâtit profondément. Il faudra attendre la fin de l’Allegro con Brio pour que la cohésion de l’orchestre soit enfin assez forte emmener la musique jusqu’au bout.

On ne peut que louer l’ambition des musiciens de l’Orchestre National d’Île-de-France d’apporter « la musique symphonique partout et pour tous » en renouvelant ainsi le répertoire. Mais les classiques comme Beethoven ne mériteraient-ils pas le même degré d’implication que Piazzola ?