La musique de Stravinsky aurait pu être la ligne directrice de cette soirée, qui débutait avec Agon (du chorégraphe George Balanchine) et se terminait par le Sacre du Printemps (version Pina Bausch). Mais Grand Miroir, la nouvelle création du chorégraphe japonais Saburo Teshigawara, suspend le fil musical de Stravinsky par une parenthèse plus méditative : le Violin Concerto composé et dirigé par Esa-Pekka Salonen. Bien plus intéressante sur le plan musical que sur le plan chorégraphique, la proposition de Teshigawara semble un peu légère, tant en regard du niveau d’interprétation musical qu’en comparaison avec les autres chorégraphies de la soirée.

Myriam Ould Braham et Hugo Marchand, <i>Agon</i> © Agathe Poupeney | Opéra national de Paris, 2017
Myriam Ould Braham et Hugo Marchand, Agon
© Agathe Poupeney | Opéra national de Paris, 2017
Agon

, créé en 1957, est sans doute le manifeste le plus emblématique de la danse néoclassique. Agon, du grec « lutte » ou « protagoniste », est une allégorie abstraite de la force et de la virtuosité dans la danse. Mais si la difficulté technique est magnifiée et se déploie dans de grandes poses sculpturales, cela n’est pas sans esprit et sans humour. Cette reprise d’Agon par le Ballet de l’Opéra de Paris est un sans-faute technique, mais manque réellement d’incarnation de la part des plus jeunes talents de la compagnie. L’absence de complicité dans le Premier Pas de Trois (interprété par Germain Louvet, Hannah O’Neill et Sae Eun Park) est frappant et contraste vivement avec la malice, la facilité technique et l’engagement artistique des danseurs plus affirmés, tels que Dorothée Gilbert et Myriam Ould-Braham.

Dans Grand Miroir, la nouvelle chorégraphie de Saburo Teshigawara, dix danseurs traversent la scène dans des improvisations de trajectoires et de rythmes variables. Tels des faunes étranges, les danseurs sont tous peints et vêtus de couleurs différentes. Ces couleurs et ces rythmes propres à chaque danseur seraient-ils le miroir de leur tempérament et de leur individualité, miroir évoqué mystérieusement par le titre ? Ou alors, comme parfois dans l’œuvre de Teshigawara, et notamment lors de sa précédente création Darkness is Hiding Black Horses, le titre exprimerait-il ce qui n’est pas visible ? Il n’y aurait alors pas plus de miroir, pas plus de double, pas plus de geste en doublon qu’il n’y avait de chevaux noirs dans Darkness is Hiding Black Horses.

Lydie Vareilhes et Juliette Hilaire, <i>Grand Miroir</i> © Agathe Poupeney | Opéra national de Paris, 2017
Lydie Vareilhes et Juliette Hilaire, Grand Miroir
© Agathe Poupeney | Opéra national de Paris, 2017

Mais au-delà du titre, cette création interroge le rôle du chorégraphe. Saburo Teshigawara, interprète de la plupart de ses œuvres, semble ici en complet retrait, simple ordonnanceur de bribes chorégraphiques improvisées par les danseurs, qui se côtoient sans faire système dans une mise en scène extrêmement dépouillée et assez décevante. On découvre néanmoins de très jolis talents contemporains, à travers les improvisations de Germain Louvet, Lydie Vareilhes et Juliette Hilaire.

Mais c’est le retour sur scène du Sacre du Printemps créé en 1975 par Pina Bausch et son interprétation déchirante par Eleonora Abbagnato qui représentent le véritable point d’orgue de la soirée. Sur un plateau recouvert de terre, un groupe d’hommes et de femmes s’élancent dans une danse macabre, dont le chant universel semble s’élever de la terre même. Le Sacre du Printemps de Pina Bausch ne représente pas le sacrifice d’une femme, ni même l’accomplissement d’un rituel païen, mais une symbolique plus panthéiste : celle de la nature en devenir, d’un renouveau cruel, d’une destruction créatrice. Les femmes s’ouvrent comme des fleurs, mais dans une douleur subie et poignante, tandis que les assauts des hommes évoquent la violence séminale.

Eleonora Abbagnato et les danseurs du Ballet de l'Opéra de Paris dans <i>Le Sacre du Printemps</i> © Agathe Poupeney | Opéra national de Paris, 2017
Eleonora Abbagnato et les danseurs du Ballet de l'Opéra de Paris dans Le Sacre du Printemps
© Agathe Poupeney | Opéra national de Paris, 2017

Si le Sacre du Printemps est devenu un exercice de style dans le monde de la danse, la version de Pina Bausch reste tout simplement indépassable, et compte parmi les chefs d’œuvres les plus bouleversants – peut-être le plus bouleversant ? – jamais chorégraphiés.

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