Dans le cadre de sa programmation estivale, l'opéra comique de Berlin proposait une somme très riche de représentations. Cinquante ans après la mise en scène proposée par Walter Felsenstein, fondateur de cette même institution, une nouvelle production de Barbe-Bleue de Jacques Offenbach (1866) était proposée ce vendredi 13 juillet sous la direction de Stefan Herheim, Clemens Flick et Alexander Meier-Dörzenbach. L'orchestre de l'opéra était amené par le chef autrichien Stefan Soltesz.

© Iko Freese | drama-berlin.de
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L'histoire est mise en abîme en ouverture par la dispute éternelle d'Eros (Manni Laudenbach) et de Tanatos (Wolfgang Häntsch), deux personnages acteurs grimés et sonorisés absent du livret initial. Le zozottement du premier répond aux frasques désenchantées et tonitruantes du second, le tout dans le but d'amener un certain détachement vis-à-vis de l'action, voire de la vie elle-même. La cariole des deux compères présente, en référence au conte et dans une version miniature et muette, Daphnis et Fleurette dans un théâtre ambulant dont le rideau porte la mention « vanitas ». En ce sens, la mise en scène approfondit l'aspect quelque peu nihiliste de l’œuvre d'Offenbach. Et in fine, après la pause que constitue l'opéra lui-même, Eros et Tanatos reprennent leur course et leur dispute sans fin alors que le rideau final s’abat sur les planches.

Si les décors et les costumes produisent en toute logique une atmosphère dix-neuvièmiste, les dialogues et certaines touches iconographiques ne manquent pas de toucher le quotidien direct du public. Les différents symboles portés par le roi Bobèche sont par exemple explicites et chacun présentés comme dirigeant le pays : Mercédès, MacDonald, Nike, etc. Les trois religions sont aussi évoquées lorsque le roi rapproche l'étoile de David ou le croissant musulman de la tour du palais. Finalement ce sera la croix chrétienne qui y sera apposée, tout droit sortie... de son derrière. Personne n'est épargné et on ne peut pas dire que la production aplanisse les éléments critiques ou politiques contenus dans l’œuvre originale. Boustrapa, alias Napoléon III, est aisément reconnaissable dans son costume de Ritter Blaubart, roitelet bleuet et ithyphallique estampé d'une grande fleur de lys. Certaines phrases sont maintenues en français, accentuant l'aspect libidineux et mégalomane du personnage.

© Iko Freese | drama-berlin.de
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Il faut bien dire que Blaubart (Wolfgang Ablinger-Sperrhacke) est excellent sur le plan vocal, accentuant savamment la vocalise là où il le faut, l'allégeant au contraire si nécessaire. De l'atmosphère bucolique et campagnarde de chez les rosières, on passe au château moderne du roi Bobèche (Peter Renz) puis à l'antre caverneuse de Blaubart. Fleurette / Hermia (Vera-Lotte Böcker) et Boulotte (Stefanie Schaefer) rendent parfaitement leur rôles opposés dans les vertus et les objectifs. Tous leurs airs de bravoure sont d'ailleurs largement applaudis par le public de la salle. Daphnis / Prince Saphir (Johannes Dunz) est peut-être légèrement en-dessous vocalement comparé au reste du plateau, mais propose un jeu scénique parfaitement niais qui correspond bien à son personnage. Le quintette des cinq premières femmes de Blaubart, déguisées par la suite en bohémiennes, est beaucoup plus inégal sur le plan vocal (Georgina Melville, Katarzyna Wlodarczyk, Elke Sauermann, Jana Reh, Angelika Gummelt). Les rôles intermédiaires comme celui du Comte Oscar / Ministre du roi (Philipp Meierhöfer) ou de Popolani (Tom Erik Lie) sont particulièrement soignés sous tous leurs aspects, avec des costumes représentatifs de leurs traits de caractère.

Le tout donne un spectacle décapant et renvoyant à la fois à l'époque de la création de l’œuvre et au présent du spectateur. L'esprit d'Offenbach est parfaitement compris et assimilé par l'équipe musicale et dramatique du Komische Oper de Berlin.

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