Chaque été depuis 1869, le Théâtre antique d’Orange, théâtre romain le plus vaste et le mieux conservé au monde doté d’une acoustique exceptionnelle grâce à son fameux mur, accueille des spectacles où la magie du lieu sublime la qualité des spectacles. Au fil de ces années, sa vocation lyrique s’est affermie en lien avec l’orientation des directeurs artistiques. Après le long « règne » passionné de Raymond Duffaut, la programmation de Jean-Louis Grinda dessine un tournant de l’histoire de ce grand événement populaire qui, selon le vœu de son nouveau directeur, a pour ambition de proposer une voie résolument différente afin de surprendre le public et de maintenir éveillée sa curiosité par le choix des œuvres, des artistes et des genres.

© Philippe Gromelle
© Philippe Gromelle

Ainsi pour l’édition 2018 qui vient de s’achever, Les Chorégies ont proposé comme deuxième spectacle lyrique les 31juillet et 4 août, après le Mefistofele d’Arrigo Boito, Il Barbiere di Siviglia, de Gioachino Rossini, son ouvrage pour la scène le plus représenté, considéré comme son chef-d’œuvre. Composée en un temps record, créée au Teatro Argentino à Rome le 20 février 1816, l’œuvre connut un échec cuisant, les romains gardaient en mémoire Le Barbier de Séville de Giovanni Paisiello donné en 1782, leur compositeur alors favori. L’opéra buffa de Rossini repris au Théâtre des Italiens à Paris en 1819, rencontra un vif succès qui ne s'est pas démenti depuis. Son invention mélodique, son irrésistible brio, continuent à séduire les mélomanes comme en a témoigné l’accueil enthousiaste du public des Chorégies.  

Du Barbier de Beaumarchais à l’opéra de Rossini, du dramatique au lyrique, l’œuvre a connu de nombreuses transformations aussi bien au niveau des personnages que des situations. Ainsi la production créée en 2014 à l’Opéra de Lausanne que Les Chorégies ont retenue pour cette édition, apporte-t-elle une nouvelle approche, une ligne interprétative originale, un regard vivifié sur une œuvre parmi les plus populaires du répertoire. La mise en scène d’Adriano Sinivia adaptée aux dimensions du vaste plateau du théâtre d’Orange convoque le cinéma, transpose ses décors, ses truquages, invite maquilleurs, techniciens en casquettes et salopettes sur la scène, toute une équipe s’active autour du tournage d’un film dans les studios de Cinecittà des années 1950. Seconds degrés burlesques, cocasseries empreintes de verve et d’humour abondent et fortifient le dynamisme jusqu’à l’absurde du genre de l’opéra bouffe et du Barbier en particulier et sa géniale propension au comique. La direction d’acteurs concilie avec justesse la farce débordante d’ironie du musicien qui évoque la Commedia dell’Arte et la comédie de caractère qui situe les personnages dans le contexte social où l’action se déroule.

Florian Sempey © Christophe Gromelle
Florian Sempey
© Christophe Gromelle

La distribution est dominée par le Figaro du baryton Florian Sempey, familier du rôle. Il campe un barbier volubile de belle allure qui surprend dès son arrivée sur scène en Vespa. Malicieux, jovial, plein de vitalité, il n’hésite pas à accentuer la dimension loufoque de l’astucieux serviteur. Sa voix souple, au timbre riche, sensible à la couleur des mots et à la puissance d’émission sert avec une virtuosité acrobatique une présence scénique qui densifie le tempérament hyperactif du rôle. Sa cavatine de l’acte I, scène 2 est éblouissante.

La Rosina pleine d’allégresse d’Olga Peretyatko séduit par sa fraîcheur. Spontanée, mutine, juvénile et désinvolte, la soprano russe incarne de manière convaincante la situation de jeune fille contrainte à la ruse pour échapper à son odieux tuteur, le docteur Bartolo qui la persécute et veut l’épouser. Amoureuse de Lindor, alias le comte Almaviva, Rosina est déterminée à se libérer de ses chaînes. La leçon de musique est à cet égard un moment espiègle de pure grâce. Olga Peretyatko chante avec légèreté et aisance vocale la vivacité des traits mélodiques et les vocalises pyrotechniques, trilles et arabesques, que la partition réserve à l’héroïne, en particulier dans les duos avec le comte ou avec Figaro ou lorsqu’elle fait enrager de manière irrespectueuse le vieux Bartolo.

Le comte Almaviva du ténor roumain Ioan Hotea, venu en remplacement de l’Américain Michael Spyres, souffrant, déçoit. En dépit d’un timbre assez clair, la voix manque d’ampleur et souvent de justesse pour interpréter le rôle solaire de ce Grand d’Espagne, aristocrate insolent, séducteur aimé et aimant.

© Christophe Gromelle
© Christophe Gromelle

La basse Bruno de Simone en Docteur Bartolo joue avec bonheur des possibilités de sa tessiture pour imposer l’autorité de la condition privilégiée de l’odieux tuteur, vieillard présomptueux et ridicule. En Don Basilio, Alexey Tikhomirov, basse profonde, le maître de musique amoral, intrigant, opportuniste, prêt à toutes les compromissions pour satisfaire Bartolo, son patron. Son air, emblématique du crescendo rossinien qui associe voix et orchestre dans une même tension ascendante, a été chanté de manière plutôt honorable. Une mention à la talentueuse mezzo-soprano Annunziata Vestri qui interprète Berta, la drôle femme de chambre de Bartolo.  

A la tête du valeureux Orchestre National de Lyon et des chœurs réunis de l’Opéra d’Avignon et de l’Opéra de Monte-Carlo préparés par Stefano Visconti, le chef Giampaolo Maria Bisanti a dirigé la scène et la fosse au rythme endiablé de sa baguette virevoltante cette partition scintillante, ciselée de main de maître.

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