L’espace d’un instant, les applaudissements fournis de l’Opéra Berlioz ont fait oublier que la salle n’était qu’à moitié pleine – le protocole imposant depuis la reprise des événements publics un siège sur deux. Les spectateurs montpelliérains attendaient visiblement avec impatience le temps des retrouvailles lyriques, pour lesquelles l’Opéra Orchestre National local a préféré le vaste Corum au « petit » Opéra Comédie. Tant pis si Le Barbier de Séville a parfois semblé un peu trop au large dans ce haut lieu, l’important était de pouvoir respecter les distances : dans la fosse gigantesque, les musiciens éparpillés n’ont jamais été autant à leur aise, tandis que sur le plateau, les chanteurs ont soigneusement limité les contacts et évité de s’aventurer à l’avant-scène.

<i>Le Barbier de Séville</i> à l'Opéra de Montpellier © Marc Ginot
Le Barbier de Séville à l'Opéra de Montpellier
© Marc Ginot

Ces contraintes n’ont jamais semblé gêner les interprètes, au contraire : sous la baguette du chef assistant Magnus Fryklund (remplaçant le directeur musical Michael Schønwandt, resté au Danemark), l’orchestre est agréablement homogène, les cordes toniques et les vents d’une justesse irréprochable. Il faudra revoir ce jeune maestro à l’œuvre ! L’ensemble de la distribution se sort avec les honneurs de la double épreuve de l'acoustique et de la reprise (certains n’avaient pas chanté en public depuis plus de six mois) : Philippe Talbot campe un Almaviva léger, tendre et sensible, plus fleur bleue que mâle dominant, plus séduisant dans les belles inflexions de son phrasé que dans ses vocalises parfois poussives. Parfait barbon bourru, la basse albanaise Gezim Myshketa fait oublier ses quelques imprécisions des récitatifs par son timbre vaillant – jusque dans la voix de tête, impressionnante dans la leçon de musique ! Bien que toujours juste, Jacques-Greg Belobo est plus discret en Basilio et peu effrayant dans son air de la calomnie. Diction impeccable, voix sûre et bien projetée, Philippe Estèphe est en revanche un Fiorello idéal, tandis que le contre-ténor Ray Chenez fait une apparition remarquée au deuxième acte dans le rôle de Berta.

Adèle Charvet (Rosine) et Paolo Bordogna (Figaro) dans <i>Le Barbier de Séville</i> © Marc Ginot
Adèle Charvet (Rosine) et Paolo Bordogna (Figaro) dans Le Barbier de Séville
© Marc Ginot

Les plus attendus étaient cependant Adèle Charvet – pour qui le rôle de Rosine était une première – et le baryton Paolo Bordogna dans le rôle-titre. D’une agilité défiant toute concurrence dans les vocalises, la jeune mezzo-soprano apporte à son personnage son magnifique timbre de velours dans les registres médium et grave, ce qui contribue admirablement à son incarnation : loin du cliché de la midinette excitée comme une puce, c’est une Rosine calculatrice et maîtresse de son destin qui se dresse sur la table pour donner une leçon de danse espagnole en plein cours de musique. Quant au baryton italien, il crève l’écran en Figaro punk et cabotin, et sa voix tonitruante s’élève sans problème à la (dé)mesure de son rôle.

Dommage que, dans ces circonstances, la mise en scène soit à oublier. Rafael Villalobos a bien quelques bonnes idées (le travestissement d’Almaviva non en Alonso mais en sœur Alonsa, les masques lors de la scarlatine) mais elles paraissent noyées au milieu des poncifs pseudo-branchés (plateau tournant, vidéos en noir et blanc) et des gadgets inutiles ou inutilement vulgaires (préservatifs, rouleaux de papier toilette et accessoires SM sont censés faire rire). Alors que l’œuvre de Rossini joue sur de subtils jeux de mouvements dans un espace clos, le metteur en scène fait naviguer ses personnages de façon brouillonne autour d’une maison ouverte à tous les vents, bouscule plus d’une fois le livret à contre-courant et multiplie les lourdes incursions hispanisantes qui viennent rompre la trame rossinienne au lieu de la renforcer – malgré toute l’admiration qu’on porte à Ray Chenez, son « Pobre chica » extrait d’une zarzuela de la fin du XIXe siècle arrivera chez notre Barbier comme un cheveu sur la soupe.

<i>Le Barbier de Séville</i> à l'Opéra de Montpellier © Marc Ginot
Le Barbier de Séville à l'Opéra de Montpellier
© Marc Ginot

Heureusement, l’œuvre est si connue et si efficace musicalement qu’elle peut s’apprécier malgré les caprices de la mise en scène, et l’important était ailleurs dans les circonstances actuelles : alors que de prestigieuses institutions françaises ont, encore récemment, été contraintes d’annuler leurs productions en raison du Covid-19, l’Opéra de Montpellier a bien ouvert une saison lyrique qu’on espère faste.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par l'Opéra de Montpellier.

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