L'annonce du remplacement d'Iván Fischer par son jeune assistant, Gábor Káli, n'a pas démobilisé le public de la Philharmonie, venu en nombre pour écouter la musique de Béla Bartók. Interprétées par un orchestre dont c'est le répertoire de prédilection – depuis 1983, le Budapest Festival Orchestra, fondé par Iván Fischer et Zoltán Kocsis, s'attache à faire connaître avec ferveur la musique hongroise –, les œuvres du programme ont éveillé la vive passion des musiciens et l'enthousiasme du public.

Gábor Káli et le Budapest Festival Orchestra © Elbphilharmonie Hamburg / Daniel Dittus
Gábor Káli et le Budapest Festival Orchestra
© Elbphilharmonie Hamburg / Daniel Dittus

Il aurait été bien difficile de céder à l'ennui : la première partie du concert fait se succéder, sans sommation, des pièces dansantes dans l'effervescence de la musique populaire transylvanienne et hongroise. Une ingénieuse idée mérite d'être saluée : avant d'être données par l'orchestre dans la version imaginée par Bartók, les mélodies des Danses populaires roumaines et des Chansons paysannes hongroises sont présentées dans une version non stylisée par un ensemble de musique traditionnelle. Un violon virtuose et une contrebasse à l’archet étonnamment rythmique encadrent un alto dont le chevalet est aplani, lui permettant de jouer des accords. Le trio accompagne Márta Sebestyén dont le chant intrigue par son émission singulière, très haut placée. Sur le devant de la scène, cette fête n'exclut ni l'humour ni l'émotion : elle est un moment de joie à l'occasion duquel l'orchestre, jamais passif, intervient volontiers en qualité de chœur. Placées comme en miroir, les partitions de Bartók voient alors leurs perspectives dévoilées, approfondies, mises en intelligence avec leurs sources populaires, produisant une heureuse rencontre, sinon plus : un éclat. Cet éclat, on le doit à l'unanime volonté de l'orchestre et de son chef de faire rayonner tout ce que les œuvres de Bartók contiennent de richesses : réunis sous la direction du très énergique Gábor Káli, les efforts individuels de projection du son transcendent l'orchestre en un instrument merveilleux. Les timbres, très caractérisés, se rejoignent non pas dans un idéal d'homogénéité, mais plutôt dans un faisceau kaléidoscopique. On retrouve à chaque instant l'énergie et l'aisance que l'ensemble de musique traditionnelle a engagées. En effectif réduit avant l’entracte, l'orchestre formule une promesse immense pour le très exigeant Château de Barbe-Bleue à venir.

La promesse est tenue. Du folklore musical de l'Europe de l'Est, le voyage se poursuit dans les sphères de l'inconscient. Le Château de Barbe-Bleue, dont le livret de Béla Balázcs est une adaptation du conte de Perrault, révèle les accents expressionnistes d'un récit dont le caractère symbolique surgit inlassablement. La lente progression du drame, qui s'achemine à travers l'ouverture de sept portes énigmatiques, éclate aux dernières pages, lorsque Judith découvre l'épouvantable forfait de Barbe-Bleue. Chacune de ces sept portes, chacun de ces niveaux de conscience sont des microcosmes dont Gábor Káli, fin connaisseur de l'univers bartókien, ne manque jamais de souligner les contrastes, de l'étincelant fortissimo de la cinquième porte aux sonorités expirantes des dernières pages. La mezzo-soprano Ildikó Komlósi propose une Judith résolue, tout en offrant au rôle ses qualités de tragédienne. Son large vibrato souligne particulièrement ses appels désespérés à Barbe-Bleue. Dans le rôle-titre, Krisztián Cser donne une dimension abyssale au texte par sa voix de basse profonde. Très convaincant par son équilibre et son expression, le duo montre sa maîtrise d’une œuvre qu’il a souvent interprétée ensemble. S’exprimant dans leur langue maternelle, ces deux chanteurs font preuve d’une élocution idéale : on savoure toute la richesse d'une langue dont Bartók entendait faire l'essence de son écriture. Le relief de la partition se découpe au gré des accents toniques du hongrois, relayés naturellement de la voix à l'orchestre.

On aurait pu regretter d'entendre Le Château de Barbe-Bleue dans une version de concert, comme c'était le cas à la Philharmonie, si l'orchestre n'avait pas été un remarquable décor musical, capable à lui seul d'exprimer ce que les mises en scènes les plus réussies peuvent révéler. Au-delà d’un simple décor, l'orchestre s’est même révélé une sorte de personnage omniscient, admirablement mené par Gábor Káli qu'on espère revoir très prochainement dans les salles parisiennes.

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