Le Prom 12 marquait la toute dernière étape d’un extraordinaire parcours, celui de Leif Ove Andsnes et du Mahler Chamber Orchestra qui depuis 2011 n’ont eu de cesse de faire résonner les concertos pour piano de Beethoven aux quatre coins du monde. Dimanche 26 juillet 2015, le concert final de cet impressionnant périple musical était donné aux BBC Proms, devant un Royal Albert Hall comble, et ému. L’octuor de Stravinsky précédait les Concertos n°2 et 5 du grand maître, dont l’interprétation magistrale a merveilleusement rendu hommage à celui que beaucoup considèrent comme le plus éminent de tous les compositeurs. Une soirée remarquable de virtuosité, emplie d’une joie délectable.

Leif Ove Andsnes © Özgür Albayrak
Leif Ove Andsnes
© Özgür Albayrak

Rien de tel que déguster un savoureux amuse-bouche avant de s’attabler pour un repas qu’on sait excellent d’avance. Dans cet esprit, avant Beethoven, la première œuvre jouée au Prom 12 est l’Octuor pour vents de Stravinsky, petite pièce d’un quart d’heure qui rassemble une formation chambriste pour le moins particulière, une flûte, une clarinette, deux bassons, deux trompettes et deux trombones. Il s’agit d’une partition pleine d’humour qui fait alterner passages empreints de rêverie et mélodies malicieuses. Les huit instrumentistes s’en donnent à cœur joie, ravis d’être sur le devant de la scène ; ils restituent accents et rythmes ciselés avec espièglerie, vitalité. L’instrumentation peu commune force l’oreille à plus se concentrer sur les jeux de timbres, les courbes de hauteur qui se croisent et se mélangent, les intonations variées et colorées. Belle expérience.

Le Mahler Chamber Orchestra au complet s’installe sur la scène pour le Concerto n°2 en si bémol majeur, op.19. Les applaudissements qui accueillent Leif Ove Andsnes dès son entrée rappellent à quel point le public a apprécié les deux premiers concerts Beethoven qu’il a donnés. Comme pour les précédents concertos, le son est sculpté, modelé, amené avec précision et délicatesse par l’orchestre. Le naturel et l’honnêteté d’interprétation sont elles aussi toujours au rendez-vous. Le jeu clair et perlé de Leif Ove Andsnes lui confère un caractère insouciant, avenant, parfois rieur ; c’est un vrai plaisir de l’écouter, ses phrasés et ses nuances sont soignés et parfaitement synchronisés avec l’orchestre, ce qui permet de s’immerger avec confiance au cœur de la musique, sans jamais redouter une fausse note, un mauvais départ ou un décalage. Une seule gêne subsiste, et elle n’est pas due aux incroyables interprètes mais aux défauts acoustiques du Royal Albert Hall : certains détails de la phrase dessinée au piano sont gommés par la sécheresse du lieu, surtout dans les médiums rapides (qu’on entend comme soudés), tandis que les forte sont privés d’une partie de leur ampleur à cause du manque de résonance. Cela n’empêche pas l’interprétation d’être remarquable en tous points. En particulier, le calme et la plénitude de l’Adagio se trouvent magnifiés par la désarmante simplicité avec laquelle le deuxième mouvement est abordé.

Arrive enfin le concerto le plus attendu de tous, le Concerto n°5 en mi bémol majeur op.73, dit “L’Empereur”. Là, ce n’est plus du plaisir, c’est une véritable explosion de bonheur, un témoignage de la jouissance musicale à son plus haut niveau. Ce concerto est souvent présenté comme le plus extraverti de Beethoven, et c’est exactement la façon dont il est joué ; on croirait d’ailleurs entendre un orchestre philharmonique. Le premier mouvement est fougueux, impétueux, fier (mais pas lourd ni écrasant), interrompu par des mesures aériennes dans l’aigu du piano avec les cordes en pizzicato - moments suspendus hors du temps (et qu’on voudrait réellement sans fin). De bout en bout, Leif Ove Andsnes fait preuve d’une passion ébouriffante sans jamais perdre le contrôle ; il dirige sans peine ; au piano, il traite chaque note avec la même importance, en considérant main droite et main gauche de façon égale (ce qui est très rare et très appréciable). Après un deuxième mouvement d’une élégance folle, exact contraire d’une approche larmoyante ou mielleuse qu’on craint toujours (mais pas de la part de Leif Ove Andsnes), le fameux troisième mouvement surgit avec un regain d’énergie, une exaltation renouvelée, une expressivité triomphale.