Le festival de piano de La Roque d'Anthéron offre au récital de la pianiste suisse, Beatrice Berrut, et à son public, le superbe cadre de l'allée des platanes, au Parc de Florans. Agitée, bruissante d'un Mistral, peut-être spécialement convoqué pour enchanter l'atmosphère romantique du programme, la haute voûte feuillue couronne une scène dotée d'une belle acoustique. La pianiste vient d'abord y saluer l'heureuse décision de maintenir, quoi qu'il en soit, un festival organisé dans les conditions difficiles que l'on connaît.

Beatrice Berrut © Christophe Grémiot
Beatrice Berrut
© Christophe Grémiot

Franz Liszt, compositeur privilégié au répertoire de Beatrice Berrut, apparaît au centre de sa prestation. Entre deux limites du mouvement romantique, il ouvre, d'un côté, une voie à son dépassement poursuivi par Mahler tout en nourrissant, d'un autre côté, son art à l'esprit schubertien. Épousant cette sensibilité à la fois riche de diversité mais aussi d'homogénéité, Beatrice Berrut propose la traversée passionnée de quatre œuvres. La première partie comprend deux transcriptions de pièces symphoniques de Gustav Mahler réalisées par la pianiste elle-même. Le cheminement tracé par le choix des œuvres trouvera un achèvement, certes provisoire, avec un retour aux sources du Romantisme dans la musique de Schubert et sa Sonate pour piano n° 18 en sol majeur, D. 894. Entre ces deux parties, Beatrice Berrut affronte la terrible légende de Lénore reprise par la Ballade n°2 de Liszt, projetant sa fulgurance sur l'ensemble de la soirée.

Beatrice Berrut © Christophe Grémiot
Beatrice Berrut
© Christophe Grémiot

Le récital s'ouvre donc avec les transcriptions pour piano de l'Adagietto de la Symphonie n° 5 puis du Menuetto de la Symphonie n° 3 de Gustav Mahler. L'Adagietto demande que la question posée lors de tout arrangement pour piano de cette pièce bien connue soit tranchée : comment rendre au clavier quelque chose du legato si caractéristique confié aux cordes à l'origine ? Beatrice Berrut tente pour cela d'en perdre le moins d'effets possible grâce à un jeu extrêmement nuancé. Attaques, passages d'une phrase à l'autre, rubatos, élans, sont certes produits avec les moyens percussifs du piano mais le sens de l'œuvre, ses effets, restent sensibles. Au total, ce que l'arrangement perd inévitablement en legato, il le conquiert par une belle expressivité que la sensibilité de la pianiste sait rendre tout à fait prenante au cours des développements qu'offre la pièce.

Dans un tout autre style, la transcription et l'exécution du Menuetto de la Symphonie n° 3 associent, de manière originale et convaincante, légèreté et énergie apparentes de la vie viennoise avec un sentiment plus retenu, teinté parfois d'une couleur "fin de siècle". Une habile combinaison du jeu très délié des deux mains rend bien cette double et troublante sensation.

Beatrice Berrut © Christophe Grémiot
Beatrice Berrut
© Christophe Grémiot

La remontée du temps présidant à la conception du programme rencontre un Romantisme incandescent que Liszt porte à l'une de ses limites dans la Ballade n°2 en si mineur, S 171. Sous les doigts de Beatrice Berrut, un effet saisissant est produit par l'alternance entre le roulement infernal ouvrant à la main gauche la Ballade et, à l'extrême opposé, la rêverie féerique, semblant étonnamment ignorer cette terrifiante réalité. L'interprète, parfaitement pénétrée de ces sentiments, les communique au public avec toute la force suggestive que lui donnent des graves d'une grande richesse harmonique associés à un medium et à des aigus clairs et chantants. La mélodie émouvante précédant de peu le beau pianissimo de la coda finale est interprétée de manière extrêmement touchante.

Le cheminement remontant par étapes vers certaines sources d'un Romantisme censé dépassé mais qui ne cesse de nous faire vibrer depuis deux siècles, touche à son terme avec la Sonate pour piano n° 18 en sol majeur, D. 894 de Schubert. Beatrice Berrut s'attache à colorer son jeu, utilisant les somptueuses potentialités de l'instrument installé sur scène. La netteté des sons permet aux gammes véloces, aux passages brillants, aux ornementations, en particulier dans les premier et dernier mouvements, de laisser apparaître tous les détails sollicitant si finement l'oreille. La technique de la pianiste est séduisante ; la légèreté de son jeu est soutenue par une constante vitalité. De superbes transitions ou parfois de nettes ruptures sont ménagées, annonçant la libération d'heureux voire de violents affects ou, en sens inverse, de profonds sentiments d'abandon. L'Andante et le Menuetto sont notablement riches de tels contrastes et de telles nuances. L'équilibre soigné entre le jeu des deux mains procure un remarquable relief à chacun des secteurs du clavier. La fluidité du passage des graves aux aigus et réciproquement est frappante tout au long de l'interprétation.

L'expressivité des nuances et le rubato de Beatrice Berrut achèvent de donner à son interprétation un caractère ardent, sensible dont les passions, l'intériorité, ne la détournent cependant jamais du souci de s'adresser à ses auditeurs.


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