Ce n'est pas dans la grande salle Pierre Boulez mais dans la Cité de la musique voisine que Beatrice Rana va donner son récital. Nous voici donc dans cette petite salle des concerts dont on se demande bien ce qu'elle serait devenue si la Philharmonie n'était finalement pas sortie de terre : sa petite jauge n'était pas vraiment adaptée au concert symphonique, bien que de nombreux y furent donnés, mais elle est excellente pour la musique de chambre et baroque et le récital de piano. Beatrice Rana entre en scène. Elle vient de publier un disque consacré aux Études op. 25 et aux quatre scherzos de Chopin qu'elle va enchaîner dans la première partie de son récital. Son disque divise. Il a des chauds partisans dont nous sommes et des détracteurs... dont nous aurions fait partie si nous nous étions arrêté à la première écoute. Mais nous l'avons écouté plusieurs fois pour comprendre l'idée que la jeune pianiste italienne se fait de la musique du compositeur franco-polonais. 

Beatrice Rana
© Simon Fowler

Ce récital nous fera pencher dans leur camp, sans que l'on change d'un iota ce que son disque nous inspire. En studio, Rana sait s'arrêter juste avant de sombrer dans des phrasés dont les maniérismes, les complications insensées masquent presque ce soir la somptuosité d'un jeu plastiquement splendide, à la puissance d'autant plus fulgurante que la musicienne tire des pianissimos ineffables de son Steinway et que son pianisme est somptueusement coloré. Mais ses incessants arrêts sur images, ses changements de tempos capricieux, ses accents déplacés et ses ralentis expressifs sont d'une sophistication si étudiée qu'ils confinent au système, font sourire dans le Scherzo op. 20, agacent dans l'Opus 31 qui ruisselle d'affèteries précieuses comme l'Opus 39 et l'Opus 54. Ce que l'on avait pris pour une sorte de manifeste esthétique dans son disque, certes un brin excessif mais passionnant en ce qu'il rappelait le style libre d'un imaginaire lion du piano qui se situerait quelque part entre Cortot, Horowitz, Hoffman et Novaes, devient ce soir, en public, l'expression d'une discipline musicale qui confond l'arbitraire et l'expression naturelle d'une personnalité musicale libre ; les scherzos de Chopin ne sont pas de ces œuvres, si tant est qu'il en existe, qui donnent tant de chemins possibles que cela pour leur rendre justice et en respecter la forme. Ce « style » ne réussira pas non plus au nocturne de Chopin donné en bis : sa ligne est défigurée par des rallentandos et des nuances conduites avec une sophistication qui minimise cette grande déclamation un brin noyée dans la pédale, sous un habillage pianistique aussi somptueux que déplacé vu le caractère tragique de l'œuvre. 

Les six études du premier livre de Debussy pousseront ce style musical et pianistique à son paroxysme. Certes, il faut mettre des couleurs dans ces pièces tardives qu'on a longtemps jouées « modernes » ; enfin, dans l'acception primaire du terme : donc d'une façon sèche et stricte. Mais faut-il, comme la pianiste l'a fait dans les scherzos de Chopin, ne pas énoncer une phrase sans ralentir ici, accélérer là, nuancer à l'excès, quasi jusqu'au silence, sans que cela soit soutenu par une ligne un tant soit peu éloquente et une direction qui viendrait tout simplement de phrases ayant un début et une fin ? On est à la fois admiratif devant un piano si dominé, si beau sur le plan plastique et décontenancé par une telle artificialité. Petrouchka de Stravinsky ? Voici cinquante ans, Maurizio Pollini y voyait rythme, timbre, mouvement et projetait l'œuvre dans sa dimension purement pianistique et percussive n'évoquant en rien l'orchestre. Rana met un « s » à ces trois paramètres et alourdit ces Trois mouvements par ses intentions expressives et détourne une musique qui rejette toute idée de flou, de sfumato, d'expression chatoyante pour en faire non pas un précipité granitique, mais un tableau rutilant.

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