Riche idée que de profiter du 250e anniversaire de la naissance de Beethoven pour donner à entendre deux raretés du compositeur ! Écrit par un Ludwig de moins de vingt ans, le diptyque des cantates saluant la mort de l’empereur Joseph II et l’accession au trône de son successeur Leopold II est passionnant, proposant une sorte de Requiem allemand avant la lettre avant de s’achever sur une ébauche d’Ode à la joie. On comprend sans peine pourquoi Johannes Brahms a été séduit par la première de ces deux partitions exhumées par Eduard Hanslick presque un siècle après leur composition : les tensions du discours harmonique, le soin apporté aux parties intermédiaires (avec notamment un pupitre de bois riche), la maîtrise du grand arc formel font de la Cantate sur la mort de l’empereur Joseph II une œuvre d’une étonnante maturité, qui semble annoncer les chefs-d’œuvre brahmsiens.

Václav Luks © Petra Hajská
Václav Luks
© Petra Hajská

En écoutant Václav Luks et les troupes de Radio France interpréter le diptyque, on comprend également pourquoi l’autre cantate n’a en revanche pas été rejouée à la fin du XIXe siècle : malgré quelques pages du plus grand intérêt (le « triple concerto » pour soprano, flûte et violoncelle, le finale pétillant), la Cantate pour l’accession au trône de l’empereur Leopold II est avant tout une œuvre de circonstance, avec quelques lourdeurs protocolaires et des virtuosités vocales aussi inattendues que redoutables pour la soprano, ce qui a dû effrayer plus d’une interprète potentielle…

Ce soir, la chanteuse slovaque Simona Šaturová s’en sort avec les honneurs. Les nombreuses vocalises manquent parfois d’agilité et le registre grave d’intensité mais le vibrato palpitant et les aigus cristallins font passer ces réserves au second plan tant le texte est rendu avec l’expressivité requise. Le vaillant Maximilian Schmitt fait regretter que Beethoven n’ait pas davantage développé la partie de ténor et il en va de même pour le timbre intense et fruité de l’alto Laure Dugué. La seule déception viendra de la basse Krešimir Stražanac, quasi inaudible dans son air de la première cantate.

À sa décharge, l’équilibre global a été desservi par l’inévitable distanciation en vigueur dans l'Auditorium de la Maison ronde, en ces temps de recrudescence de la pandémie : l’obligation de laisser quatre mètres entre les chanteurs et le bord de la scène a forcé l’orchestre à s’appuyer contre le fond de scène, ce qui a accentué la réverbération des cors, plus d’une fois trop présents au-dessus des cordes. Déportées obligatoirement sur un côté de la scène, les timbales n’ont pas été à leur avantage dans la deuxième cantate, malgré les efforts louables de leur interprète ; elles auraient rempli plus naturellement leur fonction au fond et au centre. Quant aux choristes, espacés de plus de deux mètres les uns des autres dans les gradins derrière les instrumentistes, ils ont été confrontés à une mission presque impossible… mais bien remplie ! Sous la direction de Martina Batič en général et d’Edward Caswell en particulier pour ce programme, un travail important a été mené pour faire corps malgré les distances et cela s’entend. Les pupitres sont homogènes et le déploiement large du chœur en demi-cercle embrasse idéalement l’orchestre, ce qui ajoute à l’intensité du drame (splendides « Todt ! » dès les premières notes).

Si l’ensemble se tient, c’est grâce à la direction toujours juste et habitée de Václav Luks. Cet éminent spécialiste des œuvres chorales des XVIIe et XVIIIe siècles met en valeur le texte en soulignant habilement tous les figuralismes (superbe lumière des trompettes venant percer les ténèbres au début de la deuxième cantate) et tire du National d’inhabituelles sonorités de cordes claires aux articulations soignées. Signalons en particulier le difficile solo de violoncelle, exécuté avec brio par l’infaillible Raphaël Perraud, et le timbre d’argent d’Hélène Boulègue à la flûte, d’une éloquence formidable pour sa première apparition au sein de l’orchestre.

Seul vrai regret pour cette soirée qui aurait dû être festive : la salle était loin d’être pleine, et cela n’avait rien à voir avec la jauge limitée ou avec le programme – Beethoven pour happy few, qui l’eût cru ? Si le contexte covidien a pu dissuader des mélomanes de faire le déplacement, on serait tenté de les rassurer : entre le gel à volonté, les efficaces mesures de distanciation et la disponibilité aimable des nombreux agents d’accueil, il n’y a pas un seul moment où l’on s’est senti en danger, au contraire...

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