« Attention, les silences se dégustent », conseille le violoncelliste Antoine Lederlin avant d’offrir, en bis, un « Sehr langsam » de Webern en apesanteur. Las, une partie du public a déserté les rangs du Théâtre des Champs-Élysées sans attendre, pressé sans doute par le déjeuner dominical, et le brouhaha des couloirs gâchera quelque peu la poésie du Belcea Quartet.

Le Belcea Quartet : Corina Belcea, Antoine Lederlin, Krzysztof Chorzelski et Axel Schacher © Marco Borggreve
Le Belcea Quartet : Corina Belcea, Antoine Lederlin, Krzysztof Chorzelski et Axel Schacher
© Marco Borggreve

Quelle conclusion tristement ordinaire pour un concert si exceptionnellement éblouissant ! La mission n’avait pourtant rien d’une promenade de santé : commencer une intégrale des quatuors de Beethoven n’est déjà pas une mince affaire ; mais ouvrir ainsi, en avant-première, les festivités parisiennes du deux cent cinquantième anniversaire de la naissance du compositeur, voilà qui pouvait ajouter une pression supplémentaire…

Il en faudrait plus pour intimider les Belcea. La Rolls-Royce des quatuors à cordes est une machine bien huilée et c’est visible avant même l’entrée en scène des artistes : quatre tabourets de piano permettront d’optimiser l’assise des musiciens et leur ancrage dans le sol ; autant de pupitres-tablettes numériques leur éviteront des tournes de pages parasites. Dès les premières notes, les quartettistes impressionnent et le premier mouvement de l’opus 18 n° 3 est à lui seul un chef-d’œuvre : le vibrato a donné lieu à décisions radicales et ô combien parlantes, oscillant du tremblement constant (pour les lignes mélodiques les plus chantantes) à la blancheur totale (pour les colonnes de marbre des chorals) ; les formes de notes sont d’une variété inimaginable, chaque accent, chaque articulation ayant son identité, sa valeur expressive.

Mais les Belcea ne s’en tiennent pas à cette forme de perfection glacée. C’est l’intensité et la souplesse de leur jeu qui laissent sans voix : la moindre formule d’accompagnement potentiellement routinière fait l’objet d’un travail d’orfèvre, tant dans les détails dynamiques que dans le timbre, habité d’une chaleur envoûtante. Jamais rigide, la pulsation ne cesse de palpiter et de moduler, donnant aux thèmes une expressivité plus vivante que jamais. Et les éclats du discours sont traités dans tout leur inconfort, sans artifice : les accords soudains qui ponctuent le mouvement sont lancés en des gestes fiévreux, malgré le danger évident de désynchronisation... mais c’est réussi. Quelle éloquence alors !

Une telle interprétation rend subitement tout compréhensible dans cette œuvre de jeunesse : les héritages haydnien dans les surprises, mozartien dans la liberté du chant ; la clarté de la forme, jusques et surtout dans les difficiles sections de développement, parfaitement incarnées ; le potentiel beethovenien dans cette riche intrication des lignes individuelles que les quatre musiciens tiennent avec un mélange admirable de vivacité et de rigueur.

L’accomplissement est encore plus fort dans l’opus 135 qui s’ensuit après six minutes de respiration, indispensables pour passer de l’alpha à l’oméga beethovenien. Les derniers quatuors du compositeur ne cessent de déconcerter musicologues comme interprètes qui ne savent pas vraiment par quel bout prendre la chose, tant les œuvres semblent s’échapper vers Bartók, Ligeti ou Schönberg… sans cesser de faire des clins d’œil à « Papa » Haydn. Les Belcea ne tranchent ni dans le sens du modernisme, ni dans celui du classicisme : Beethoven sera tout ou ne sera pas. La texture nue du « Lento », les contrastes exacerbés du finale partent dans des jeux de timbres, de lignes et de blocs vingtiémistes ; la virtuosité époustouflante du « Vivace », l’équilibre toujours juste de l’ensemble montrent un style classique poussé à son plus haut degré d’accomplissement. Passant d’un bord à l’autre de l’Histoire selon le texte, les Belcea donnent à entendre le vertige beethovenien dans toute sa splendeur, réalisant le temps d’un concert ce que bien des grands quatuors n’ont jamais réussi à opérer.

Le programme aurait pu s’arrêter là car l’opus 59 n° 2 sonne comme une régression logique, revenant étrangement au milieu du corpus. La mise au point ne cesse pas d’être admirable mais la fraîcheur spontanée n’est plus au rendez-vous des deux premiers mouvements dont on devine les ficelles. Le premier violon hypersensible de Corina Belcea insuffle cependant une inspiration nouvelle dans un scherzo aux articulations qui se dérobent habilement. Et le finale spectaculaire s’achève dans une accélération prestissimo à haut risque – sans le moindre dérapage. Après des applaudissements trop ordinaires, le violoncelliste aura quelques mots émus, saluant le début de cette aventure-intégrale qui s’achèvera en avril prochain.

Si vous n’avez qu’un billet à prendre dans l’année Beethoven qui s’annonce, choisissez un des cinq prochains concerts des Belcea avenue Montaigne. Et dégustez-le jusque dans ses silences.

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