La violoniste Anna Göckel et le pianiste Guillaume Bellom étaient invités par le Festival Liszt en Provence à proposer leur interprétation des sonates pour violon et piano opus 12 n° 3 et opus 96 n° 10 de Beethoven puis de la Fantaisie D.934 de Schubert. La magie a opéré, le public s'est laissé emporter par le jeu profond et inspiré de Guillaume Bellom, et par la fougue mais aussi l'infinie délicatesse du violon d'Anna Göckel.

Anna Göckel et Guillaume Bellom au Festival Liszt en Provence © JLMentrel
Anna Göckel et Guillaume Bellom au Festival Liszt en Provence
© JLMentrel

La puissance expressive exigée par le lieu situé en plein air n'a pas empêché le duo de laisser entendre beaucoup de subtilité. Dès le premier mouvement de la Sonate opus 12 n° 3 de Beethoven ouvrant le récital, les rôles, sans être figés, donnent souvent une belle impression de complémentarité entre un piano aux riches résonances, au tempo régulier, au rythme virtuose dans ses suites de doubles croches et un violon non moins virtuose mais aux sonorités particulièrement fascinantes. Au-delà de son enthousiasme, de la joie qui transparaît dans le dynamisme de son archet (dans les attaques en particulier) autant que sur son visage, Anna Göckel surprend par la fécondité de sa recherche en matière de timbres. Exploitant pleinement les couleurs riches et expressives de son instrument, la violoniste fait naître une tension entre des graves conservant parfois quelque chose du grain des musiques populaires d'Europe Centrale et la finesse inouïe d'un fil aussi ténu que possible dans les aigus. L'interprète sait mettre en valeur, de manière extraordinairement habile, les harmoniques aigus de son instrument en atténuant les notes fondamentales plus basses, donnant cette impression de musique épurée, céleste en quelque sorte.

Quant au toucher net de Guillaume Bellom, s'il contribue si bien à mettre en valeur le jeu de la violoniste, ce n'est nullement en restant en retrait mais en le soutenant de manière décidée sans pour autant le dominer. Accompagnements, transitions, dialogues virtuoses combinent au piano autant d'énergie que de finesse. La partie grave du clavier résonne somptueusement tandis que les extrêmes aigus conservent une étonnante musicalité. Une habile technique des pédales distribue ou retient l'écho avec une grande justesse.

La profonde complicité entre les artistes se manifeste encore dans l'« Andante moderato » de la Fantaisie de Schubert : les quadruples croches et les trémolos du piano créent une atmosphère toute vibrante tandis que le violon vient dérouler par dessus une paisible ligne mélodique ; loin de n'être que le fruit d'une superposition de ces deux parties contrastées, il se dégage l'impression d'une construction dans laquelle les moindres notes, accords ou silences supposent un échange intuitif entre le piano et le violon. Il en va ainsi, en particulier, lors des brillantes et exigeantes variations sur le lied Sei mir gegrüßt! dans cette même Fantaisie au cours desquelles Anna Göckel et Guillaume Bellom assurent tour à tour une base plus ferme tandis que l'autre exécute les figures virtuoses les plus audacieuses. Les deux instrumentistes savent également unir la générosité et la puissance de leur jeu pour enlever ensemble de superbes codas finales ; celles du rondo de l'opus 12 n° 3, du scherzo puis du finale de l'opus 96 n° 10 de Beethoven. Ou encore celle du « Presto » par lequel se conclut la Fantaisie de Schubert.

Les effets du duo s'impriment aussi bien dans les passages les plus brillants qu'au cours des mouvements lents dont celui, en bis, d'un « Adagio » de la Sonate opus 30 n° 1 de Beethoven à la fois généreux et inspiré, venant conclure une prodigieuse soirée dont on se souviendra.

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