Dès les premières notes d’Egmont sous la direction ample de Riccardo Chailly, la Filarmonica della Scala annonce la couleur : dans l’acoustique généreuse de la Philharmonie de Paris, les silences sont largement comblés par la réverbération des accords denses, ultra sonores. Les amateurs de phrasés sculptés à la truelle, de timbres nerveux ou de contrastes brusques peuvent déjà revoir leur copie : ce soir, la lecture beethovenienne n’aura pas le tranchant auxquels bien des interprètes « historiquement informés » nous ont habitués depuis plusieurs décennies. Ce soir, Beethoven aura ce verbe haut, égal et majestueux que lui ont donné les grandes baguettes du siècle dernier – quitte à verser parfois dans une étonnante attitude guindée.

Riccardo Chailly © Brescia & Amisano | Filarmonica della Scala
Riccardo Chailly
© Brescia & Amisano | Filarmonica della Scala

Force est de reconnaître que les arguments orchestraux de la Scala sont sacrément au point : l’équilibre de la petite harmonie est irréprochable et leur capacité à adapter leur intonation aux aléas du direct force l’admiration ; les cordes proposent une intensité et une homogénéité impressionnantes, entretenues par le regroupement des deux pupitres de violons à gauche du chef ; à droite, le pupitre des contrebasses ancre des fondations solides auxquelles s’agrègent des timbales lourdes et pâteuses… L’édifice orchestral en impose et Chailly l’illumine d’une battue claire et nette, toujours attentif à la balance entre les pupitres, contenant régulièrement (et avec quelle facilité !) ses premiers violons pour laisser passer les thèmes dans le grave.

La puissance de l’orchestre de la Scala s’accorde très bien au théâtre d’Egmont mais elle trouvera surtout son accomplissement après l’entracte, dans une Symphonie n° 5 d’anthologie. Certes, le premier mouvement brille davantage par sa grandeur sonore que par sa force dramatique ; les répétitions du fameux quadruple « pom » restent prévisibles, Chailly ne cherchant pas à tendre outre mesure les points d’orgue. À partir du deuxième mouvement cependant, la gestuelle du maestro s’assouplit, dessine amoureusement les fins de phrases et rend d’autant plus éloquent le lyrisme naturel des cordes italiennes – quelle superbe variation des violoncelles ! Le scherzo ne manque pas de panache et Chailly parvient à faire durer sur le fil du rasoir le mystérieux pianissimo avant l’explosion jouissive du finale. Ce dernier mouvement vient conclure la soirée en apothéose, les éléments du discours beethovenien prenant place avec un naturel déconcertant dans une forme pourtant alambiquée : la gestion impeccable des tempos permet à l’inattendu rappel du scherzo de sonner comme une évidence. En bis, l’ouverture si singulière du ballet Les Créatures de Prométhée (commandé à Beethoven par un chorégraphe italien) viendra joliment rapprocher le compositeur du répertoire de prédilection de la Scala.

La direction classe de Chailly et la majesté de la Filarmonica auraient mérité des éloges sans réserve s’il n’y avait pas eu, en première partie, une lecture curieuse de la Symphonie n° 8. Cette œuvre n’a pas grand-chose à voir avec l’héroïsme tumultueux de la Cinquième, tant Beethoven semble se replonger avec bonheur dans le classicisme clair, pétillant et volontiers surprenant d’un Haydn. Or la constance noble de la battue de Chailly s’accorde peu aux éclats fantaisistes du discours. La mécanique amusante du deuxième mouvement paraît particulièrement altérée : le maestro délaie les articulations, lisse les contrastes, continue à tracer sa route d’un geste égal au milieu des péripéties pourtant si cocasses de la partition. Même combat dans le menuet qui prend une allure étonnamment guindée sans la franchise de ses appuis dansants, tandis que le trio central est intégré presque sans respirer. Seuls les mouvements extrêmes conservent une forme d’éloquence classique, la clarté de l’orchestration permettant de mettre en relief l’architecture de l’ouvrage. Si la vivacité et la fluidité du finale emportent le morceau, il faudra attendre la Symphonie n° 5 pour être véritablement conquis.

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