Ce n'est pas Benjamin Grosvenor qui entre en scène sous les applaudissements mais Jeanine Roze, la grande timonière des Concerts du dimanche matin au Théâtre des Champs-Élysées ! Elle en a inventé la formule à Paris, il y a quarante-sept ans. Elle est depuis restée solide sur ses principes (petit cachet unique pour tous les artistes), ses exigences artistiques (les meilleurs interprètes dans des programmes ambitieux), son souci de l'élitisme pour tous (tarif unique et raisonnable, avec gratuité pour les petits enfants accompagnés, placement libre du public dans la salle). Le public, Roze le remercie justement d'être venu nombreux ce matin et d'avoir été fidèle, en reportant ses abonnements d'année en année en raison de la pandémie de Covid-19, puis elle lui annonce un changement de programme et que la brochure de la nouvelle saison est disponible.

Benjamin Grosvenor
© Juan Diego Castillo

En ce dimanche matin, ce n'est pas un perdreau de l'année qui se présente à nous ni un vétéran, c'est l'une des jeunes étoiles du piano mondial : tout de noir vêtu avec une pochette rouge illuminant sa veste, Benjamin Grosvenor a le parfait look britannique et le sourire embrumé d'un jeune homme qui a quand même, à 11 heures du matin, une tête de lit défait ! On comprendra pourquoi en le croisant par hasard après le récital, dans la rue, tirant sa valise sur le trottoir : il arrive juste d'une tournée aux États-Unis où il a joué avec orchestre et donné des récitals, dont un à Philadelphie avec le même programme augmenté de Prélude, Choral et Fugue de Franck.

Pour l'heure, le voici aux prises avec les Kreisleriana op. 16 de Schumann qu'il donne en remplacement de la Fantaisie op. 17 annoncée. Il les aborde d'une façon moins arrachée du clavier que bien souvent. Grosvenor semble les prendre par leur face intime plus que par leur versant sombre, farouche, presque fuligineux. Mais ce n'est qu'une illusion comme, l'œuvre avançant, nous le découvrirons. Son jeu est d'une clarté contrapuntique parfaite, avec une main gauche qui ponctue, souligne, pousse de l'avant, relance comme un coup de talon vigoureux fait remonter le plongeur à la surface. La grande agilité instrumentale et l'oreille très fine du musicien lui permettent de modeler les phrases comme il les entend intérieurement, sans aucune emphase et sans temps mort. Il n'y a aucun poids dans ce jeu, aucune ombre ou éclat trompeur, mais un discours qui avance comme un grand corps vivant, grouillant d'une vie et de détails qui éclairent ces Kreisleriana comme si le pianiste les inventait. À mesure qu'elles avancent, au gré des pièces rêveuses et de celles plus farouches, Grosvenor densifie son jeu et son parlando schumannien si lyrique, si chantant acquiert une éloquence dramatique qui nous entraîne dans les rêves les plus fous du compositeur. C'est admirablement vivant et captivant dans une pièce qui peut laisser l'auditeur sur le bord de la route. 

Grand succès ! Grosvenor salue et se lance dans le Premier Cahier d'Iberia d'Albéniz et cette fameuse Evocation avance au bon tempo, sans insister, chantante, rêveuse avant de devenir plus dense, plus complexe, de ralentir un peu à mesure que l'harmonie se densifie. C'est très beau, d'une sonorité et d'un équilibre à sa damner. El Puerto est idéal dans sa dualité nonchalance-rythme serré, ses gradations sonores, son caractère mystérieux. La Fête-Dieu à Séville explose de couleurs, de rythmes et d'emportements... jusqu'à cette dernière page qui se meurt peu à peu à mesure que la procession s'éloigne. Grosvenor y tient le public dans un silence palpable – malheureusement rompu par une voisine qui se mettra à tousser à gorge déployée.

Jeux d'eau de Ravel iridescents, d'un raffinement pianistique qui se rit des traditions pianistiques. La Valse ? Ravel interdisait qu'on joue la version pour deux mains en public. Et il avait raison. C'est impossible à réussir, et jamais on ne l'a entendue jouée d'une façon réellement convaincante. Et voici qu'un prestidigitateur en donne une version qui donne tort au compositeur et fait taire les méfiants. Allant du superlatif du piano au triple fortissimo, avec une science acoustique de l'instrument fabuleuse, une utilisation des pédales aussi virtuose que le sont ses doigts, Grosvenor fait entrer un orchestre dans son piano ; ses phrasés en ont l'élasticité, le poids autant que l'apesanteur ; sa souplesse, son art du rubato et son imagination sans limite font le reste jusqu'à l'apothéose finale qui fait trembler le piano sans qu'un seul bruit de ferraille n'en sorte.

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