Amateurs de crimes passionnels et de vengeances barbares, réfrénez vos ardeurs : Bérénice ne les satisfera pas. C’est pourtant bien une tragédie qui voit le jour samedi à l’Opéra Garnier, mais une tragédie de la décence où les larmes versées se dissolvent dans la résignation plutôt que dans le sang. Choisis et retravaillés par le compositeur Michael Jarrell pour cette œuvre nouvelle, les vers éloquents de Racine se réaniment ici. Si la violence physique n’est pas de mise, leur portée émotionnelle se déverse au travers du chant, exalté par un trio amoureux qui dépeint magistralement l’ambivalence des personnages.

Barbara Hannigan (Bérénice), Rina Schenfeld, Julien Behr, Ivan Ludlow, Alastair Miles, Bo Skovhus © Monika Rittershaus / Opéra national de Paris
Barbara Hannigan (Bérénice), Rina Schenfeld, Julien Behr, Ivan Ludlow, Alastair Miles, Bo Skovhus
© Monika Rittershaus / Opéra national de Paris

Écrite en 1670, la tragédie de Racine revendique une intrigue épurée inspirée de l’Antiquité romaine : Bérénice et Titus s’aiment mais ce dernier doit renoncer à son amante étrangère lorsqu’il accède au pouvoir puisque « l’hymen chez les Romains n’admet qu’une Romaine : Rome hait tous les rois et Bérénice est reine ». À leurs côtés évolue Antiochus, compagnon d’armes de Titus épris secrètement de Bérénice, et chacun de ces trois protagonistes se voit doublé d’un confident. Au terme d’un long chemin jalonné d’espérances déçues, les héros sacrifient leurs passions sur l’autel du devoir.

L’intrigue est déroulée de façon linéaire par Jarrell, sans velléité d’innovation formelle, parti pris laissant un arrière-goût de déjà-vu. Surtout que les alexandrins originels, condensés pour les besoins du livret, nous ancrent dans un classicisme curieusement terne. La langue de Racine, touchante au théâtre, semble à l’opéra surannée et peine à faire vibrer en nous les souffrances endurées par des personnages à qui l’on finit par reprocher leur longue rupture. Le classicisme littéraire est accentué par le classicisme architectural : de hauts murs divisent la scène en trois pièces aux lignes régulières et au mobilier rare. Toutefois, ce qui déplaisait dans le livret séduit dans la mise en scène de Claus Guth : les protagonistes se débattent dans ce décor rigide et expriment leur détresse en se jetant contre des murs qu’ils ne peuvent briser. À défaut de creuser le marbre, ils dessineront le contour d’une tombe ardemment désirée dans le sable qui jonche le sol. À l’image des puissants d’aujourd’hui (selon Guth), les puissants d’hier luttent impuissants dans un carcan moral et physique qui les contraint ; tout le luxe de leurs appartements ne suffit pas à cacher l’inanité de leur pouvoir. Plus malléables, les costumes révèlent l’être humain sous le manteau impérial : dans l’intimité, les personnages se mettent à nu corps et âme, la reine en nuisette, le César en marcel. Explicite dans les interviews de Guth, cette critique de l’impotence derrière le masque de la richesse reste presque imperceptible dans une mise en scène qui prend garde de ne pas déplaire à ceux qu’elle vise…

Barbara Hannigan (Bérénice), Bo Skovhus (Titus) © Monika Rittershaus / Opéra national de Paris
Barbara Hannigan (Bérénice), Bo Skovhus (Titus)
© Monika Rittershaus / Opéra national de Paris

La vocalité déployée par Jarrell présente de semblables subtilités : dans le rôle-titre, la splendide Barbara Hannigan incarne la voix de la passion et donne libre cours à ses émotions dans un phrasé agile et volubile. La scène finale éclaire sa personnalité d’un jour nouveau, son chant apparaissant contraint dès lors qu’elle se soumet aux impératifs du devoir. À l’inverse, le Titus majestueux de Bo Skovhus s’exprime en valeurs longues et monocordes, sa vocalité rigide répondant à sa résignation. Mais parfois l’empereur se laisse submerger par l’émotion : l’interprète révèle alors ses plus beaux effets, cris de détresse et soupirs haletants.

Le reste de la distribution n’a rien à envier au couple royal, depuis le timbre chaleureux d’Ivan Ludlow (Antiochus) jusqu’à celui austère d’Alastair Miles (Paulin) en passant par l’enthousiasmant Julien Behr (Arsace). Cependant, on regrette le systématisme de l’écriture vocale : notes tenues et absence totale de sonorités contemporaines. Absence d’autant plus surprenante que le rôle de Bérénice a été conçu sur mesure pour Barbara Hannigan, célèbre pour son interprétation délirante des Mysteries of the Macabre d’après Ligeti, œuvre bien plus variée à cet égard… Le manque d’individualisation des voix nuit à la compréhension du texte, notamment lorsque plusieurs hommes s’expriment simultanément. À l'inverse, les interventions singulières de Phénice, seule à s'exprimer en parlant et en hébreu (pour rappeler les origines juives de Bérénice), souffrent d'une réalisation artificielle, avec une sonorisation mal équilibrée et un texte racinien qui n’évoque en rien le royaume de Judée. D’un meilleur effet, l’électronique combine à l’orchestre les chuchotis préenregistrés d’un peuple romain qui décide hors plateau du sort de son empereur.

Barbara Hannigan (Bérénice), Bo Skovhus (Titus) © Monika Rittershaus / Opéra national de Paris
Barbara Hannigan (Bérénice), Bo Skovhus (Titus)
© Monika Rittershaus / Opéra national de Paris

Dans la fosse, la profusion orchestrale rehausse la monotonie des voix, les timbres s’équilibrant savamment sous la baguette de Philippe Jordan. Des ambiances contrastées jaillissent de champs harmoniques mouvants, déferlements ou stases inquiétantes qui épousent les péripéties dramatiques. Cette texture soignée demeure toutefois tributaire d’effets éprouvés, et l’on n’ira pas chercher dans Bérénice l’in-entendu. Pour les férus d’expériences sonores inouïes, il manquera ici l’exaltation prophétique qui avait fait le succès de Cassandre (du même auteur). Pour autant, la musique quelque peu conventionnelle et les essoufflements du livret n’éclipsent pas les mérites d’une production de qualité, servie par une distribution irréprochable.

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