Jamais un sans deux, pourrait-on dire. Après une démonstration de force et un accueil chaleureux du public parisien la veille, les Berliner Philharmoniker rempilent pour un second programme encore plus alléchant que le premier, avec en prime la pianiste Anna Vinnitskaya dans Prokofiev. La plupart des musiciens ont d’ailleurs changé de place dans les cordes, et certains solistes en ont remplacé d’autres : on retrouve ainsi avec plaisir Albrecht Mayer au hautbois, Wenzel Fuchs à la clarinette ou encore Daishin Kashimoto au violon solo.

Les Berliner Philharmoniker dans la grande salle Pierre Boulez
© Stefan Rabold

La révélation de la soirée fut sans conteste l’interprétation d’Un conte d’été de Josef Suk. Œuvre peu jouée et enregistrée d’un compositeur tchèque du début du XXe siècle quelque peu oublié, elle est ce soir ardemment défendue par les musiciens, Kirill Petrenko en tête – la mise en avant de certains compositeurs délaissés semble constituer un axe important de son mandat artistique à la tête de l’orchestre. L’élan collectif est saisissant, dès le gargantuesque premier mouvement, titré « Voix de la vie et de la consolation ». Les cors s’affirment avec autorité sans être écrasants, les violoncelles montrent toute la candeur dont ils sont capables, les violons donnent l’impression de n’être qu’un avec la puissance sonore et expressive de cinquante.

On se rend alors compte que la « marque Karajan » reste estampillée au fer rouge malgré les années, tant Petrenko tire de l’orchestre un fondu et une profondeur de jeu caractéristiques, avec des basses épaisses et des vents soudés qui constituent la colonne vertébrale de l’ensemble. Cela n’empêche pas d’inoubliables moments de grâce, hors de toute contrainte temporelle : comment ne pas succomber en entendant « Les Musiciens aveugles » ? Dominik Wollenweber et Andreas Wittmann livrent un touchant duo à deux cors anglais dans un voluptueux mouvement de sérénade, auquel viennent délicatement s'ajouter Naoko Shimizu (alto) et Daishin Kashimoto, atteignant des sommets de poésie.

Anna Vinnitskaya et les Berliner Philharmoniker
© Stefan Rabold

On en oublierait presque la première partie du concert, pourtant également marquante. La pianiste Anna Vinnitskaya semble s’entendre à merveille avec les Berliner sur un jeu franc et net, livrant un bref Concerto pour piano nº 1 de Prokofiev exemplaire de vitalité et de rebond. Il faut dire que Petrenko assure une stabilité rythmique à toute épreuve, y compris dans le déchaînement final quasi hollywoodien.

Mais il faut se rappeler que c’est dès le début du concert que les Berliner ont su emmener le public sur une cime dont personne ne redescendra. La fameuse ouverture-fantaisie Roméo et Juliette de Tchaïkovski a immédiatement séduit par son côté planant. L’effusion sonore est bien au rendez-vous dans les tuttis où l’orchestre sonne comme un orgue, mais Petrenko opte pour une interprétation aérienne : le maestro laisse la place à de vastes espaces sonores, conférant tout le loisir aux différents pupitres de développer un legato d’une incomparable douceur.

Les Berliner Philharmoniker
© Stefan Rabold

Le week-end berlinois s’achève. Qui a dit que tous les orchestres sonnaient pareil ? Certainement pas les Berliner Philharmoniker qui ont su défendre avec panache leurs spécificités lors de deux concerts qui ne pouvaient pas mieux lancer une saison 2021-2022 qu’on espère plus heureuse que la précédente.

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