À Radio France, les traditions de la rentrée de septembre ne changent pas : une petite dose de discours convenu par les hauts dignitaires de la Maison ronde pour commencer, une autre petite dose de discours nettement moins convenu et toujours autant incompréhensible d’Emmanuel Krivine, directeur musical de l’Orchestre National de France, pour finir ; et entre les mouvements, une bonne dose de quintes de toux dans un public apparemment toujours aussi mal en point qu’avant les vacances.

Marie-Nicole Lemieux © Geneviève Lesieur
Marie-Nicole Lemieux
© Geneviève Lesieur

Une de ces toux mérite plus d’attention que les autres : voilà que Marie-Nicole Lemieux se mêle au concert des spectateurs après l’« Absence », cherche des yeux une bouteille d’eau et, n’en trouvant pas, attaque malgré tout le terrible « Au cimetière », laissant craindre le pire… Le fameux cycle des Nuits d’été va-t-il finir en chemin de croix pour la mezzo-soprano ? Il n’en sera rien. Lemieux fait fi des microbes et propose une interprétation d’anthologie de l'œuvre de Berlioz, de la première à la dernière note. Intrication complexe des vers de Théophile Gautier dans la métrique berliozienne, le texte a rarement paru aussi bien articulé et naturel ; la chanteuse passe de l'incarnation à la récitation avec ce savant équilibre qui fait les grandes mélodistes. Depuis un registre grave profond jusqu’à des aigus chatoyants, elle trace souplement sa trajectoire dans l’ouvrage, projetant sa vision large des phrasés. Et ne néglige aucun figuralisme, gorgeant d’expressivité les crescendo du « Spectre de la rose », adoptant une voix blanche dans « Au cimetière », transportant l’auditeur du seuil du printemps au marbre glacé de la tombe.

On aurait tort d’oublier la part de l’Orchestre National de France et de son directeur musical dans cette interprétation accomplie. Le poignet d’Emmanuel Krivine marque précisément les délicats points de rencontre entre les lignes instrumentales et le chant, synchronisant parfaitement les mots de Lemieux et la clarinette, équilibrant les tutti de façon à placer la chanteuse dans un écrin de velours. L’orchestre suit son chef avec confiance et les quelques hésitations d’« Au cimetière » seront effacées en bis, lors de la reprise de cette mélodie.

Ce sera la meilleure prestation orchestrale de la soirée. Un peu plus tôt, l’ouverture du Carnaval romain s’est révélée bien monochrome. En très grande forme, le cor anglais s’est pourtant montré idéalement sensuel dans son thème. Mais la battue opiniâtre de Krivine, tout en contrôle et sans véritable contraste, échoue à retranscrire tout le drame et les surprises de l’ouvrage. Le son d’ensemble est d’une belle rondeur mais les dynamiques gagnent rapidement des forte confortables, lestés par des percussions trop généreuses et uniformes.

Après l’entracte, la Symphonie fantastique sera du même acabit. Isolément, les musiciens font preuve de bien des qualités et certains choix d’orchestration s’avèrent des plus judicieux : réparties des deux côtés de l’orchestre, les quatre harpes encadrent « Un bal » selon un bel équilibre et le cornet solo colore habilement le thème, sans transformer le mouvement en artificiel concerto de cuivre. Quant au duo très attendu du cor anglais et du hautbois dans la « Scène aux champs », il est impeccablement juste.

Ces détails ne masquent cependant pas un manque criant d’intensité dramatique. Les tempos choisis, modérés, n’y sont pas pour rien, et l’absence de vitalité de la pulsation interroge. Les passions du premier mouvement paraissent bien peu exaltées et la « Marche au supplice » est lancée tranquillement par des cuivres aimables. Quand Krivine essaie d’exciter ses troupes, le geste reste mécanique et le résultat sonore est plus brouillon qu’éloquent : les violons perdent vite l’homogénéité de leurs articulations ; l’apogée du bal et les tournoiements de la nuit de sabbat connaissent des envolées difficiles.

La dimension fantastique du programme est donc restée concentrée en première partie de concert. On ne fera pas la fine bouche : cette année de célébrations berlioziennes avait déjà connu une Symphonie fantastique de référence, quelques Harold d’anthologie et des concerts-monstres mémorables ; avec des Nuits d’été inoubliables, la rentrée de septembre a apporté sa pierre à l’édifice commémoratif.

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