Il semble hésiter tout en saluant, réfléchir à la façon dont il pourrait remercier tous ces spectateurs qui l’applaudissent debout dans la petite église de Hendaye pleine comme un œuf. Bertrand Chamayou vient de donner en bis le Sonnet 123 de Pétrarque et voilà qu’il se détend tout à coup, fait quelques pas vifs vers son tabouret et reprend la parole : « je vais me lancer dans une chose un peu folle ».

Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve

Cela fait vingt ans que le talent de Chamayou est connu et reconnu du grand public comme des spécialistes, depuis son parcours au Concours Long-Thibaud 2001 qui le vit accéder à la finale. Mais il y a dans l’air de ce samedi soir le parfum singulier des très grands événements, de ceux qui font la légende d’un interprète et d’un festival. Est-ce parce que le pianiste évolue à domicile, devant ses parents, ses proches, son public du Festival Ravel qui le suit déjà comme un seul homme, lui le fils prodigue, autrefois élève de l’Académie locale qu’il co-dirige désormais avec son ancien professeur Jean-François Heisser ? Est-ce parce qu’il est ici à la tête d’une manifestation qu’il peut programmer à sa guise, maître du temps d’un récital qu’il a conçu sur mesure, à son image ? Difficile à dire mais ce soir à Hendaye, dans une église au plancher de bois et aux balcons craquant sous le poids des spectateurs, Chamayou a livré un récital proprement extraordinaire.

La « chose un peu folle », qui tout à coup s’est imposée comme une évidence dans la tête du pianiste, est de l'ordre du risque inconsidéré : proposer en guise de deuxième bis Après une lecture du Dante, de Liszt, suite logique du Sonnet 123 de Pétrarque mais surtout sommet de virtuosité de plus d’un quart d’heure. Aucun pianiste ne s’impose en guise de bis-digestif un tel plat de résistance. Et pourtant Chamayou ne montre pas le moindre signe de fatigue ni la moindre approximation, et l’on goûte la pièce dantesque comme si l’artiste l’inventait sous nos yeux : c’est éloquent, vivant, sensible, héroïque, pyrotechnique quand l’écriture le requiert mais jamais inutilement tapageur ; l’ensemble est toujours incroyablement maîtrisé, depuis la petite articulation des deux notes initiales jusqu’à la grande progression du discours. Concentré sur son clavier, Chamayou fait bouillonner une dernière fois le texte lisztien, conclut dans une gerbe d’écume et l’on ose à peine bouger un cil, pris dans les phares de cet ovni pianistique. Le public se lève encore, galvanisé par ce qu’il vient d’entendre, et l’artiste prend à nouveau la bonne décision – calmer les esprits avec une sobre et si tendre Berceuse de Liszt.

Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve

Avec les embardées du Dante et les caresses de la Berceuse, Chamayou vient d’offrir un condensé du récital de ce soir, éblouissant de délicatesse et de virtuosité. Ces deux qualités sont indissociables chez le pianiste et c’est ce qui fait la singularité et la puissance de son jeu : si l’Alborada del gracioso des Miroirs a par exemple constitué un temps fort du programme, déclenchant une ovation malgré la volonté de l’artiste d’enchaîner avec La vallée des cloches, c’est bien parce que Chamayou a montré une attention extrême au texte ravélien sous l'apparente espagnolade, donnant à la partition tout son nuancier de couleurs extraordinaires, attribuant minutieusement à chaque motif un geste nettement différencié, une attaque particulière, une utilisation précise de la pédale, une articulation nettement définie. Et l’on retrouve ce soin méticuleux jusque dans les éléments les plus simples, du chant des Oiseaux tristes aux arpèges des Cloches de Genève.

Le perfectionnisme technique de Chamayou est d’autant plus admirable que l’artiste ne le considère pas comme une fin en soi mais comme un outil qui lui permet de créer des mondes qu’il ouvre ensuite à son public. Le pianiste-programmateur n’est pas qu’un simple exécutant : tisseur de liens entre les œuvres et les hommes, il montre en jouant à quel point Ravel est l’héritier de Liszt, ce que les Jeux d’eau reprennent de la Villa d’Este, ce que les Miroirs reflètent des Années de pèlerinage… ou encore ce que Michael Jarrell doit à ses deux aînés dans son Étude n° 2, création mondiale insérée au milieu du récital.

Il ne s’agissait en réalité pas tout à fait d’une première, Chamayou l’ayant commandée au compositeur suisse pour le Concours Long-Thibaud 2019. Mais aucun des finalistes n’avait alors convaincu. Ce soir, on comprend mieux pourquoi : Chamayou montre l'exemple dans un tempo délirant, multiplie les embardées et autres dérapages contrôlés qui feraient presque passer les traits lisztiens et ravéliens pour de gentilles gammes… Puis le climat s’adoucit brusquement et survient un canon lent d’une douceur vertigineuse. Virtuosité et délicatesse. Comme dans Liszt, comme dans Ravel, Chamayou est ici chez lui, heureux prophète en son pays.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Festival Ravel.

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