Avant de passer la main à Vincent Morel et toujours attentif à élaborer un programme éclectique et de qualité, Jean-Philippe Collard, directeur artistique des Flâneries Musicales de Reims, proposait en ouverture de son festival les Vêpres de la Vierge de Monteverdi par l’ensemble La Tempête dirigé par Simon-Pierre Bestion. On regrettera d'emblée que les indications du programme soient inexactes et lacunaires pour une œuvre si riche en solos vocaux et instrumentaux. Composition de grande envergure dont la destination à l’époque de Monteverdi divise toujours les musicologues, passage symbolique de la Renaissance au baroque à travers le prisme de la polychoralité vénitienne, ces Vêpres de la Vierge offrent un éventail expressif extraordinaire qui fait alterner monumentalité chorale et solos méditatifs ou virtuoses. Simon-Pierre Bestion a doublé voire triplé certains textes en proposant trois versions successives : le grégorien, des faux-bourdons extraits d’un manuscrit redécouvert à Carpentras par Marcel Pérès, puis la version de Monteverdi.

La Tempête et son chef Simon-Pierre Bestion
© Flâneries Musicales de Reims

Cette pléthore d’options intéressante dans le cadre d’une étude musicologique bouleverse la perception du temps, permet une prolongation de la prière et laisse une place considérable à des processions soigneusement chorégraphiées, débordant vers des farandoles timides évoquant vaguement la danse antique vue à travers le prisme désuet d’Isadora Duncan. Ces tentatives chorégraphiques ainsi que les balancements du chœur sur certaines pièces apportent moins que les idées musicales d’un chef attentif aux équilibres sonores et au détail instrumental. Sur ce plan, Simon-Pierre Bastion modifie l’instrumentation à des degrés divers, convoque les trombones en introduction du Duo Seraphim ou de riches tapis de violes dans le Dixit Dominus, pousse l’ivresse de l’ostinato du Laetatus sum engagé par Adrien Alix au violone vers une transe irrésistible, attribue aux voix quelque ritournelle instrumentale (Ave Maris Stella).

La spécificité des styles vocaux dans les antiennes et les faux-bourdons oppose la raucité de ses accents au raffinement d’un chant italien truffé de quilismas dont les solistes concentrent l’urgence théâtrale. Le baryton René Ramos Premier possède un charisme rare, le Pulchra es des sopranos Amélie Raison et de la mezzo Brenda Poupard ne manque ni de noblesse ni d’incarnation et Sébastien Obrecht tire un avantageux parti d’une voix longue qui donne beaucoup de mystère à son Nigra sum. La mezzo Eugénie de Mey possède une maîtrise fascinante des mélismes du grégorien et le ténor Edouard Monjanel remplaçant ce soir Francisco Manalich convainc totalement. Moment culminant de l’œuvre, le Lauda Jerusalem fait valoir une mise en place exemplaire dans laquelle le chef magnifie la transe rythmique, la texture vocale des épisodes contemplatifs mêlée à l’énergie des trombones est saisissante.

Au fil de la soirée, on remarque une mise en lumière assez touchante, les ombres des choristes défilent sur les colonnes de l’édifice constellées de taches lumineuses. Toutes ces idées scénographiques frisent avec un new age réchauffé pour l’occasion qui semble pris très au sérieux.

Autre grand moment musical, l’Ave Maris Stella et son surprenant (et très réussi) bourdon central fait valoir un pupitre de cornets d’une solidité rare, des harmonisations inédites de trombones et de flûtes à bec y apportent une théâtralité lumineuse. Allégé d’un de ses magnificats, le concert se poursuit avec un fascinant Quia respexit où Simon-Pierre Bestion réalise une fusion efficace du religieux et du rythme de la danse. Les échanges spectaculaires de ténors dans le Gloria Patri achèvent cette proposition dont la densité émotionnelle soigneusement calibrée s’évaporait pourtant au delà du quatrième rang dans la grande nef de la Basilique Saint-Rémi.


Le voyage de Philippe a été pris en charge par les Flâneries Musicales de Reims.

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