Trente ans que Marseille n’avait pas entendu Boris Godounov. Trente ans que le drame de Boris, Tsar rongé par la culpabilité d’avoir assassiné le tsarévitch héritier, n’avait pas foulé les planches de son Opéra Municipal. Ce soir, ce « Macbeth à l’âme Russe » a été présenté dans sa version originale, celle de 1869, en 7 tableaux et avec l’orchestration originale du compositeur. Parmi la multitude de versions possibles de Boris, le chef Paolo Arrivabeni a ainsi choisi un retour aux sources avec cette version qu’il trouve, à juste titre, « très dramatique, sans falbala, centrée sur le personnage de Boris ». Cinquante choristes, un orchestre important, une douzaine de solistes, sans parler de toute la technique : Marseille a relevé le défi et s’en tire avec tous les honneurs.

© Christian Dresse
© Christian Dresse

Évacuons d’emblée ce qui nous a le moins convaincu, à savoir, la mise en scène monumentale de Petrika Ionesco. Pourtant, à l’exception de quelques scènes, l’œuvre demeure dans une certaine intimité. Surtout, l’orchestration de Moussorgski ne tombe jamais dans l’overdose sonore du fait d’une légèreté dans le traitement de la fosse et d’un équilibre très subtil entre l’orchestre et le plateau. Malheureusement ici, la proposition visuelle ne semble pas avoir opté pour la finesse. Le sol et les murs sont entièrement peints avec des images d’icônes orthodoxes dans les tons marron et or. Progressivement, ce décor unique se dégrade comme pour représenter la déliquescence du règne de Boris. L’intrigue est ainsi traitée dans ce décor monumental, avec des costumes extrêmement lourds et une lumière assez violente. Le plancher (descendant du fond de la scène jusqu’à l’avant scène) est particulièrement bruyant d’autant plus que le metteur en scène a visiblement été inspiré par des déplacements de foule pas toujours justifiés, des bastonnades viriles et « l’écroulement » de solistes la tête la première sur le plateau. La mort de Boris, ainsi traitée, soulève le rire chez certains spectateurs tant le bruit causé par la chute du chanteur est important. Nous aurions préféré voir un plateau plus léger, une direction d’acteur plus subtile et spontanée en accord avec cette musique qui ne tombe jamais dans la monumentalité gratuite.

Nicolas Courjal (Pimène) et Jean-Pierre Furlan (Gregori) © Christian Dresse
Nicolas Courjal (Pimène) et Jean-Pierre Furlan (Gregori)
© Christian Dresse
Heureusement, musicalement l’enchantement est absolument total. Le casting réuni par l’Opéra de Marseille est une merveille tant chaque chanteur (13 solistes) est à sa place et correspond aux caractéristiques de son personnage. Alexey Tikhomirov est un Boris miraculeux, à des années lumières de la caricature de la basse russe surpuissante. La voix n’est pas nécessairement très opulente mais correspond à merveille aux caractéristiques du personnage torturé qu’est Boris. Le timbre est chaud et rond et l’amplitude du rôle est totalement maîtrisée. Sa scène de mort, totalement haletante et sensible restera dans les mémoires. Cette voix contraste merveilleusement avec celle de Nicolas Courjal en Pimène très puissant et au timbre rauque et grave. Le personnage du moine est ainsi superbement crédible tant dans le vice que dans la manipulation. Wenwei Zhang est un Varlaam vif dont la chanson à boire est un modèle du genre. Chez les ténors, Jean-Pierre Furlan est un Gregori très intéressant tout comme le Chouïsky de Luca Lombardo, parfait dans l’espièglerie. Mention spéciale pour l’Innocent de Christophe Berry dont le timbre clair et percutant a soulevé l’enthousiasme lors du sixième tableau. Et les femmes ? Boris n’est pas véritablement un exemple en matière de respect des règles de parité. Ludivine Gombert campe une incroyable Xénia dont les pleurs sont touchants. Quand verra-t-on cette magnifique soprano affronter des rôles de premier plan ? Marie-Ange Todorovitch ne fait qu’une bouchée du rôle de la nourrice et de l’Hôtesse tant la présence scénique et l’implication vocale sont exemplaires. Le Fiodor de Caroline Meng est enfin justement attachant.

Enfin, les choristes de l’Opéra de Marseille, magistralement préparés par Emmanuel Trenque, méritent toutes les félicitations. Le chef de chœur nous confiait que ses équipes étaient au travail sur la partition depuis juin dernier. Force est de constater que le résultat est admirable. Magnifique consistance de l’ensemble, nuances, expressions variées et cohésion des grands soirs ont fait de chacune des apparitions du chœur phocéen un pur moment de bonheur. Enfin, l’orchestre de l’Opéra de Marseille mérite également toutes les louanges tant le travail effectué est intéressant et riche. Le chef Paolo Arrivabeni inscrit sa direction musicale dans une certaine intimité, une solennité et une sensibilité remarquables. La mort de Boris avec ces cordes aériennes et suspendues restera dans les esprits des spectateurs.

Parce qu’il est rare de voir Boris Godounov et parce qu’il est rare que cette musique soit servie de manière aussi magistrale, nous tirons notre chapeau à l’institution lyrique marseillaise. Chapeau bas pour avoir mis autant d’énergie au service d’un compositeur injustement en marge et qui retrouve ici toutes ses lettres de noblesse.