Retour à la Grange au Lac, le lendemain du concert époustouflant donné par Janine Jansen, Herbert Blomstedt et la Tonhalle de Zurich. Ce soir, le plateau passe en configuration musique de chambre, avec l’ajout d’une cloison amovible qui réduit l’espace scénique derrière les artistes et favorise leur projection sonore. Directeurs artistiques des Rencontres musicales d’Évian, les membres du Quatuor Modigliani entrent à leur tour dans le cycle Brahms, compositeur phare de l'édition 2019 du festival, pour une œuvre qu’ils connaissent bien : le Quintette pour piano et cordes

Avant l'entracte, ils vont s'atteler pour la première fois en public aux Quatuors opus 51 n° 1 et opus 67, deux partitions bien moins populaires que la musique de chambre brahmsienne avec piano. Si ces deux œuvres sont moins souvent programmées, c'est sans doute dû à leur caractère moins aisément spectaculaire : elles n’ont ni l’exubérance tzigane du Quatuor pour piano et cordes opus 25, ni la romance entêtante de l’opus 60, ni les innombrables effets de manche du quintette. Hésitant face à un genre que Beethoven avait porté à des sommets d’expressivité, Brahms a attendu une vingtaine d’années avant d’achever enfin un quatuor à cordes. La confrontation de l’équilibre délicat de la formation et du langage du compositeur, fait de contrepoint intriqué et de lyrisme au long cours, produisit des œuvres passionnantes et subtiles. Où l’ensemble évolue comme une seule entité organique dont les timbres indécis s’associent, se mêlent, s’affrontent sans concession.

Le Quatuor Modigliani © Aline Paley
Le Quatuor Modigliani
© Aline Paley

S’accordant parfaitement à l’écriture changeante, le Quatuor Modigliani se montre capable des plus belles métamorphoses sonores : tandis que le premier violon d’Amaury Coeytaux s’extirpe sans difficulté de l’ensemble en jouant de son vibrato intense (quel « Andante » de l’opus 67 !), l’alto délicat de Laurent Marfaing se coule volontiers dans le second violon de Loïc Rio pour fournir un cœur de quatuor palpitant, parfaitement homogène. Mais l’altiste sait aussi se transformer en basse soyeuse quand le violoncelle de François Kieffer se lance dans son registre aigu. Les deux graves préfèrent généralement la souplesse à la solidité ; Marfaing le révèlera dans un scherzo de l’opus 67 plus aimable que bravache. Loin des basses ancrées de certains de ses homologues, Kieffer adopte pour sa part un jeu essentiellement mouvant, mêlant son timbre au trio des voix aiguës. Le quatuor respire alors de concert, dans des flux et reflux parfaitement dessinés : le deuxième mouvement de l’opus 51 n° 1 – « Romanze » qui n’en a que le nom – sera un exemple de lyrisme à voix égales, porté par un seul souffle. Même constat lors du mouvement suivant, où la pureté du chant l’emporte sur les appuis de la danse. Si les places d’archet sont partout réglées au millimètre, les Modigliani ne font pas de la chirurgie pour le plaisir ; cette précision permet avant tout d’incarner les moindres variations de dynamique ou de tempo, donnant au discours toute son éloquence.

La puissance du texte atteint des sommets dans l’opus 67 où la théâtralité est autrement plus développée : les contrastes dramatiques sont poussés à l’extrême dans les deux premiers mouvements. Mais après avoir résisté à la tentation du détail, voilà que les Modigliani évitent également le risque de la caricature. Le quatuor soigne jusqu’au bout l’élégance du trait ; en témoigne le finale très haydnien de l’opus 67, qui vient refermer une interprétation de référence.

Le Quatuor Modigliani et Benjamin Grosvenor © Aline Paley
Le Quatuor Modigliani et Benjamin Grosvenor
© Aline Paley

Pour la deuxième partie, le quatuor est rejoint par Benjamin Grosvenor. Brillant virtuose, le pianiste britannique déploie un jeu d’une grande clarté et se montre particulièrement attentif envers des partenaires qu’il ne lâche pas d’une semelle. Hyper investie, l’interprétation produit son effet dès les premières notes mais on est parfois surpris par l’hétérogénéité de l’ensemble, notamment dans le premier mouvement : face au style net voire aride de Grosvenor, les Modigliani proposent une pâte sonore d’une densité impressionnante, plus orchestrale que chambriste. Si ce contraste favorise les affrontements concertants entre le quatuor et le clavier, il ôte leur cohérence aux passages dialogués où l’imitation rend parfois le texte difficilement reconnaissable.

Dès le deuxième mouvement, cette discordance s’atténue, Grosvenor gagnant de l’épaisseur dans le registre médium ; et dans la vivacité sèche du scherzo, l’éblouissant pianiste embarque avec lui le détaché des cordes. Après une introduction tout en puissance concentrée, le finale énergique amène l’apothéose attendue. Ovation. À Évian, Brahms est roi. Et les Modigliani en sont les parfaits ambassadeurs.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Rencontres musicales d'Évian.

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