Il confesse avoir horreur des chefs qui parlent avant le début du concert. Et pourtant, Simon Rattle prend bel et bien la parole pour s’adresser, une fois n’est pas coutume, au public de la Philharmonie du Luxembourg en préambule de ce concert un peu particulier. Avec un sens de l’humour très britannique, le maestro se transforme un instant en médiateur afin de donner quelques clés de compréhension de ce qui va suivre. À la version habituellement jouée de la Symphonie nº 4 de Bruckner, écrite entre 1878 et 1880, s’ajoute ce soir le premier jet du Scherzo écrit en 1874 et le Finale datant de 1878. Rendant hommage dans son propos à un grand brucknérien, Herbert Blomstedt (passé au Luxembourg quelques jours plus tôt avec les Wiener Philharmoniker dans cette même symphonie), Rattle propose avec le London Symphony Orchestra un intéressant exercice d’écoute d’une des plus célèbres symphonies du compositeur.

Simon Rattle dirige le London Symphony Orchestra
© Philharmonie Luxembourg / Sébastien Grébille

Le Scherzo version 1874 ouvre donc le bal. Le cor joue un rôle prépondérant, relançant à d’innombrables reprises l’orchestre tout entier qui ne finit jamais de cavaler dans un mouvement cyclique qui semble inarrêtable. Rattle prend le parti dès les immenses tuttis de ne jamais forcer le son de l’orchestre, joliment porté par l’acoustique chaleureuse et précise du Grand Auditorium de la Philharmonie luxembourgeoise. En ressort une interprétation assez lumineuse, où chaque phrasé que Rattle porte à bout de bras apparaît comme une évidence, n’empêchant pas une impressionnante densité dans les cordes par exemple.

Intervenant en deuxième partie de concert avec toute la symphonie, le Scherzo version 1878 n’a plus grand-chose à voir avec le précédent, du moins dans le caractère. Comme le rappelle Isabelle Werck dans la passionnante note de programme, Bruckner, sans doute influencé par Wagner et la Tétralogie entendue deux ans plus tôt, présente un mouvement bien plus guerrier, métaphore assumée de la chasse où cuivres et bois se répondent dans un motif triomphal. Le tendre ländler central constitue une parenthèse bucolique, où les musiciens du LSO n’en finissent plus de chanter. Comme dans le premier Scherzo, les cuivres privilégient la rondeur à la dureté du son, ce qui encourage la formation de généreux espaces sonores.

Simon Rattle et le LSO à la Philharmonie du Luxembourg
© Philharmonie Luxembourg / Sébastien Grébille

Revenons à la première partie, avec le Finale de 1878. Comme pour les scherzos, les deux versions du Finale, que Bruckner a pourtant composées à très peu de temps d'intervalle, présentent une construction différente. La première mouture comporte en effet d’inhabituels chromatismes à la flûte où d’étranges gammes en tierces aux violons qui donnent à ce mouvement un ton plutôt moderne, que Bruckner met de côté dans la seconde version, plus classique dans la structure. Rattle excelle une fois encore dans la progression globale, assurant avec beaucoup de naturel les transitions, amenant intelligemment les crescendos sans fracas et avançant moins par contrastes que par une linéarité salutaire du propos, en particulier dans les nombreux chorals, égaux dans la sonorité (chaude) et les dynamiques (équilibrées).

Simon Rattle et le LSO
© Philharmonie Luxembourg / Sébastien Grébille

Les deux premiers mouvements de la version définitive de la symphonie appellent les mêmes louanges : le LSO actuellement en pleine tournée européenne montre que la crise sanitaire n’a apparemment pas eu d’incidence sur l’excellence du collectif. Les Britanniques affichent la même transparence et souplesse d’ensemble que dans Tristan et Isolde au Festival d’Aix-en-Provence, qualités dans lesquelles se font remarquer des contrebasses plus qu’essentielles dans le dispositif brucknérien (via des pizzicati habités) et des solistes exceptionnels dans les vents (le flûtiste Gareth Davies ou l’infatigable Timothy Jones au cor).

Un seul regret nous ronge au moment de quitter la salle : ne pas avoir pu entendre en entier la version de 1874. Il faudra prévoir une nouvelle tournée…

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