Cinquante-cinq représentations d’un opéra pour enfants, voilà qui est impressionnant. Des spectateurs illustres, ayant pouvoir décisionnel ; qu’aurait-on souhaité de plus ? Que ces derniers comprissent ce dont il s’agissait et qu’ils réagissent en conséquence. En 1943, Brundibár fut monté dans le camp de concentration Terezín et même présenté au Comité International de la Croix-Rouge, qui ne voyait pas l’anguille sous roche dans cette activité concertante littéralement orchestrée pour les besoins de la propagande nazie, pas plus que dans les conditions de vie du camp, non seulement antichambre de la mort – les musiciens de l’opéra furent déportés vers les camps d’extermination, notamment Auschwitz –, mais aussi véritable échafaud, car nombreuses étaient de fait les disparitions dans ce camp, « exemplaire » seulement en apparence.

<i>Brundibár</i> de Hans Krása au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon. Mise en scène de Jeanne Candel © Jean-Louis Fernandez
Brundibár de Hans Krása au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon. Mise en scène de Jeanne Candel
© Jean-Louis Fernandez

Echappatoire onirique à ce quotidien mortifère, Brundibár est le pendant jeunesse de l’Empereur d'Atlantis de Viktor Ullmann, qui a connu les mêmes circonstances de création et est également programmé dans le Festival pour l’Humanité de l’Opéra de Lyon en ce printemps. Écrite en 1938 à Prague et exécutée une première fois en 1942 dans un orphelinat de la ville, la partition piano-chant accompagne Krása à Terezín en 1943, où elle est réinstrumentée pour les moyens du bord.

Violons, violoncelle, contrebasse, flûte/piccolo, clarinette, trompettes, percussions, accordéons, et un piano porteur du tout, tous issus de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, se sont aussi réunis ce dimanche sous la jeune baguette de Karine Locatelli. Spécialiste du répertoire populaire et du théâtre musical, c’est une excellente directrice de spectacle. Sa formation de chef de chœur, ayant assuré nombre de préparations pour les chœurs et la maîtrise de l’Opéra de Lyon, garantit la qualité de l’interprétation, dont les véritables stars, n’en déplaise au rôle-titre, sont les jeunes acteurs-chanteurs, jamais pris en défaut d’intonation ni de rythme, et encore moins de manque d’enthousiasme.

Brundibár est un apologue court et frais, très gai, en dépit du contexte de sa genèse, des difficultés matérielles qu’il évoque et de la leçon morale qu’il donne. Situé quelque part entre The Wall de Pink Floyd et Oliver Twist, l’action légitime la prise de pouvoir par les enfants, quand le monde adulte se montre défaillant. Papa à la guerre, maman malade, une vie dans l’indigence : Pepíček et Aninka doivent improviser. Pour acheter du lait pour leur mère (et, accessoirement, des glaces pour eux), ils ont besoin d’argent, mais comment l’obtenir ? Si seulement le joueur d’orgue de Barbarie, ce méchant Brundibár, ne considérait la place centrale comme la sienne, et laissait les enfants gagner quelques sous… Sous les forces conjuguées des enfants et des animaux SDF, celui dont le nom signifie « bourdon », allégorie du pouvoir inique et dictatorial, est chassé. Mathieu Gardon incarne brillamment ce rôle de tyran prolétaire, il est aussi drôle dans sa méchanceté qu’efficace dans son discours vocal, qui, dans la version de Lyon, met son baryton en valeur en le faisant passer par un medley de l’art lyrique, tous rôles confondus : Carmen, le Barbier, Ombra mai fu, Rigoletto, la Marguerite de Gounod, la « Casta Diva » etc.

Mathieu Gardon (Brundibár) © Jean-Louis Fernandez
Mathieu Gardon (Brundibár)
© Jean-Louis Fernandez
Les numéros de Brundibár, tenant compte de l’âge des acteurs et du public, sont courts et variés, et le passage de l’un à l’autre se fait avec le secours d’une mise en scène très vive. On adore la bouche géante qui s’ouvre soudainement, et dans laquelle dansent gaiement les dents, qui se révèlent quelques minutes plus tard être des enfants déguisés : quelque chose dans la scénographie – le plateau est une ruche en activité perpétuelle, en métamorphose constante – rappelle le théâtre renaissant ou baroque et les tableaux de Jérôme Bosch. Jeanne Candel fait aussi tomber le quatrième mur comme dans une pièce de Brecht dans le Berlin des années 20, en intégrant la salle dans l’action.

Les musiciens sont très engagés – parfois même scéniquement, comme l’accordéoniste ou le pianiste – dans ce spectacle dont ils partagent la gaîté rebelle ; quelques fins de phrasés peuvent être définis un peu plus clairement, mais le jeu collectif fait sens et n’obstrue jamais l’accès à ce qui se passe sur le devant de la scène. Ce sont les enfants qui l’occupent, constamment, et avec quel talent ! La prononciation de quelques chansons en tchèque ? Les mains dans les poches…

Quand on a de jeunes chanteurs comme les solistes et le chœur de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon, on peut faire aveuglément confiance à leur énergie, à leur qualité vocale et à leur jeu dramatique, qui incarne la morale de Brundibár :

Nous formerons un chœur

Qui chassera la peur.

****1