Une chose est sûre : Rudolf Buchbinder a de la ressource. Le pianiste autrichien a choisi d’incarner pour le Festival de Pâques d'Aix-en-Provence les différentes facettes du piano beethovenien, interprétant dans une seule journée les cinq concertos du compositeur. Cinq concertos qu’il joue et dirige depuis le piano, enchaînés sans la moindre trace de fatigue, qui révèlent une aisance pianistique stupéfiante et une connaissance sans faille de l’écriture de Beethoven, partagée bien sûr par la Staatskapelle de Dresde qui l’accompagne.

Rudolf Buchbinder et la Staatskapelle de Dresde au Festival de Pâques d'Aix-en-Provence © Caroline Doutre
Rudolf Buchbinder et la Staatskapelle de Dresde au Festival de Pâques d'Aix-en-Provence
© Caroline Doutre

Première partie de ce marathon : les deuxième, troisième et quatrième concertos mettent en valeur l’impressionnant naturel du pianiste. Le phrasé semble couler de source sous les doigts de Rudolf Buchbinder qui hiérarchise les notes avec finesse pour faire ressortir un motif thématique continu. La profonde maîtrise de l’œuvre lui permet de donner, en jouant, les départs à l’orchestre d’un signe de tête, voire de diriger de la main gauche en jouant de la droite, et les musiciens de la Staatskapelle répondent avec souplesse, incroyablement à l'écoute.

Le Concerto n° 2 semble contenir en germe les différentes voies qu’emprunte l’écriture de Beethoven dans les quatre autres. Si le pianiste propose des aigus piqués, toniques, sans trop de pédale dans l’« Allegro con brio » et des rythmes syncopés, presque percussifs, dans le « Rondo », il se fait plus sentimental dans le mouvement central, « Adagio ». Face à des graves sombres et profonds, il use abondamment de la pédale pour rendre ses aigus célestes, mais toujours avec ce caractère naturel, presque improvisé. Sa direction simple, qui indique quelques départs et souligne les accents importants, suggère des élans plus qu’elle ne donne la mesure, laissant aux instrumentistes le soin de développer un son très chantant, vibrant et habité. Même si quelques désaccords semble subsister sur le tempo (notamment dans le finale, lorsque les rythmes syncopés du pianiste s’emballent), les musiciens de l’orchestre répondent en un bel ensemble, très homogène.

Cette impressionnante écoute mutuelle semble encore progresser dans le Concerto n° 4. L’orchestre suit habilement non seulement le rubato de Rudolf Buchbinder, mais aussi le rythme contenu des progressions dynamiques. Si la justesse des vents n’est pas impeccable, on savoure tout de même le caractère d’un hautbois pétillant, et surtout des couleurs originales, comme les cordes transparentes du premier mouvement. Le pianiste, quant à lui, se distingue à nouveau par l’élégance du phrasé : accordant peu d’importance individuelle aux notes, il souligne la fluidité et le naturel du mouvement d’ensemble des thèmes, par exemple en accentuant, dans une cadence, le cheminement harmonique des basses plutôt que la virtuosité des traits de la main droite, qu’il fait par ailleurs chanter avec une facilité déconcertante. Ses solos, quasi cadentiels, de l’« Andante con moto » ne versent jamais dans l’ostentation. Si les amateurs de piquant seront déçus par un rondo final particulièrement doux, où les accents ne rompent jamais la conduite de la phrase, on ne peut que savourer l’élégance avec laquelle le pianiste semble émerger naturellement de l’orchestre.

Rudolf Buchbinder dans les concertos de Beethoven © Caroline Doutre
Rudolf Buchbinder dans les concertos de Beethoven
© Caroline Doutre

C’est donc plutôt du côté du Concerto n° 3 qu’il faudra chercher le panache : Rudolf Buchbinder met davantage l’accent sur la virtuosité, n’hésitant pas à accélérer franchement dans ses solos (premier mouvement) ou à faire brillamment résonner ses arpèges (finale). Il conserve toutefois sa subtilité, évitant d’adopter des accents trop marqués sur les temps forts ou un jeu trop percussif dans l'« Allegro con brio » initial, bien peu rageur. Il fait oublier jusqu’au cadre de la mesure dans le « Largo » qui suit, préférant chanter très librement le thème, dans un tempo plutôt allant qui lui permet de faire continuellement avancer la mélodie, sans jamais laisser retomber la résonance de l’instrument. S’il choisit en revanche un tempo assez modéré pour la coda du finale, il y fait sonner avec la même facilité des graves abyssaux, face à des cordes devenues fougueuses – les contrebasses semblent presque rugueuses dans la fugue. L’orchestre, presque monolithique, ne laisse pas vraiment ressortir les solos de vents mais l’incroyable cohérence du son qui en résulte force l’admiration. On ressort ébloui de cette matinée beethovenienne... À suivre !

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