La saison 2018/19 commence à l'Orchestre de Paris, et le deuxième concert proposé à la Philharmonie met en place un programme hétérogène. Mêlant les origines et les époques, c'est la parfaite opportunité pour montrer l’étendue de la palette des musiciens, ainsi que pour recevoir des invités de choix.

Jakub Hrůša © Pavel Hejnz
Jakub Hrůša
© Pavel Hejnz

La soirée s'ouvre sur The Unanswered Question, « la question sans réponse », de Charles Ives. Comment s'approprier ce géant de la musique moderne est la problématique posée ; l'Orchestre y répond en accentuant la mise en espace. Alors qu'on est interpellé par le fait de ne voir monter sur scène que les flûtistes et le chef Jakub Hrůša, les premières notes aux cordes se font entendre depuis les coulisses. Il est courant que la trompette joue depuis le balcon, la spatialisation faisant partie intégrante de la composition d'Ives. Mais la disparition de la presque entièreté de l'orchestre crée un tout autre univers, donnant l'impression d'écouter des musiciens fantômes, invisibles, dans un écho lointain.

Bien que ce parti pris soit poétique, il pose dans la pratique plusieurs problèmes. Jakub Hrůša laisse ses cordes dans le noir, au sens propre comme au sens figuré. L'exécution en devient un rien trop rapide, avec la sensation que les cordes jouent sur des rails desquels ils ne peuvent se défaire. Une autre gêne est plus importante : transformer les coulisses en caisse acoustique amène l'écoute des spectateurs à un autre niveau. Chaque toux – et il y en a beaucoup en septembre –, chaque ajustement dans un siège du public est audible et agressif à l'oreille, ce qui donne encore davantage de difficulté à entendre les cordes, particulièrement sur une œuvre qui ne dure que six minutes. On applaudit malgré tout la performance remarquable d'un groupe de musiciens à l'imagination certaine.

La deuxième pièce de la soirée est le Concerto pour violon n° 2 de Bartók, interprété par Renaud Capuçon. Le concerto oscille entre les difficultés techniques (traits truffés d'altérations mal abordables et de rythmes hostiles) et les grands chants lyriques, nostalgiques d'un autre monde. Bluffant d'exactitude et de clarté, Capuçon est capable de jouer des passages extrêmement abrupts avec souplesse. Son jeu est très égal, mais cette constance montre ses limites. Si l'on attend de lui un caractère slave, on reste dans l'attente. Mais le moment sublime du concert est dans l'air chanté de la fin du deuxième mouvement. Le son qu'il dégage atteint un apogée de sensibilité. Si son caractère ne correspond pas à la rusticité qu’on aurait pu attendre dans Bartók, il montre pour quelques instants sa capacité au génie, rappelant pourquoi il a sa place au sein des musiciens de renom actuels.

Renaud Capuçon © François Darmigny
Renaud Capuçon
© François Darmigny

Après l’entracte survient La Mort de Cléopâtre de Berlioz, cantate qui valut au compositeur le prix de Rome en 1829. C'est Stéphanie d'Oustrac qui la chante, mettant un point d'honneur à incarner son personnage, de la tenue aux expressions. L’œuvre est celle d'un jeune Berlioz pré-Symphonie Fantastique, plus simple dans son écriture, mais dans laquelle on trouve de grands moments. L'implication des musiciens fait apparaître les scènes sous nos yeux, et pendant le dernier air « Dieux du Nil, vous m'avez trahi » on s'accroche à chaque seconde, alors que les contrebasses figurent avec une justesse parfaite les derniers battements du cœur de la Pharaonne. L'émotion est là, et si la voix d'Oustrac peut sembler crispée dans ses envolées ou manquant de projection, elle livre néanmoins une belle interprétation.

Le concert se finit avec Taras Bulba de Leoš Janáček. Appelée « rhapsodie », cette œuvre est proche du poème symphonique, narrant l'histoire du roman historique de Gogol avec le même figuralisme. Si Hrůša a pu montrer jusque là qu'il savait faire un travail minutieux avec ses musiciens et communiquer sans s'épandre outre mesure, on dirait qu'il s'est économisé pour ce final. Et quel final en effet : la qualité narrative de la musique entraîne l'auditeur dans chacune des émotions qu'il doit traverser, le récit est clair, les solos sont brillants. Saluons en particulier les interventions du violon solo, Philippe Aïche, ainsi que celles du harpiste, méritoire remplaçant de dernière minute accouru en catastrophe à la Philharmonie après la répétition générale ! Hrůša quant à lui est investi et charismatique. On regrette cependant que l'attention aux détails n'ait pas été plus développée. Il était possible de contraster davantage les différents événements de l'histoire par un soin accru apporté à l'orchestration ; cela aurait permis d'accrocher l'attention de l'auditeur de façon constante sur toute l’œuvre. Néanmoins, le concert se termine de façon réussie. On quitte la salle avec la tête pleine de musiques, de tous les temps et tous les horizons.

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