Comment ? Carmen s’achève par des embrassades émues entre Don José et le rôle-titre ? La fin de l’opéra de Bizet aurait-elle subi quelque fantaisie de mise en scène ? Non, rassurez-vous : le rideau est tombé depuis quelques minutes sur le plateau de Bastille quand Jean-François Borras et Anita Rachvelishvili viennent saluer, main dans la main – alors que le premier vient de fictivement égorger la seconde, comme il se doit. Mais ce drame factice est vite éclipsé par un constat : alors que cette première représentation partait dans l’inconnu (Roberto Alagna, souffrant, a annulé sa participation la veille), elle a finalement donné lieu à une grande performance vocale, de la part d’un duo sur la même longueur d’onde.

Anita Rachvelishvili (Carmen) et Jean-François Borras (Don José) © Émilie Brouchon / Opéra national de Paris
Anita Rachvelishvili (Carmen) et Jean-François Borras (Don José)
© Émilie Brouchon / Opéra national de Paris

Leurs timbres n’ont pourtant a priori pas grand-chose en commun : la voix d’Anita Rachvelishvili est profonde, ample, ardente. La mezzo-soprano est capable de multiplier les décibels et d’embraser les deux extrémités d’une tessiture extraordinairement étendue. Sans excès inutile, elle déploie cette vocalité hors norme aux moments-clés de l’ouvrage, de l’intense séguedille du premier acte à la funeste prédiction du troisième (« En vain pour éviter »). Quant à Jean-François Borras, c’est un ténor clair, à l’élocution nette, qui sculpte la ligne mélodique en finesse au lieu de délivrer des harmoniques gonflés à bloc : au deuxième acte, son air de « La fleur que tu m’avais jetée » est doté d’un phrasé délicat et d’un vibrato léger, hyper sensible. Mais Borras sait intensifier son souffle et dramatiser son discours (finale du troisième acte), tandis que Rachvelishvili adopte volontiers une voix aérienne (notamment dans sa habanera, plus sensuelle que bravache). Ce mélange de caractères opposés et de souplesse vocale constitue donc un duo captivant, doté d’une palette expressive des plus riches.

Seul bémol à ce duo : le jeu d’acteur peu convaincant de Borras. Sa façon de bondir péniblement sur le capot d’une voiture ou de se jeter à genoux est parfois bien peu spontanée. Voilà qui devrait cependant gagner en fluidité au fil des représentations. C’est d’autant plus dommage que le duo Rachvelishvili-Borras correspond parfaitement à l’opposition des personnages telle que l’accentue Calixto Bieito : ôtant la plupart des dialogues parlés d’origine (ce que font bien des interprètes depuis la mort de Bizet), le metteur en scène fait de Carmen une femme forte, libre, devant laquelle on s’écarte, on s’incline, on s’aplatit ; un soldat ira jusqu’à lui présenter son torse pour demander un autographe. Carmen ne joue pas avec les sentiments des autres car elle exprime clairement les siens, suivant des règles limpides : « si je t’aime, prends garde à toi ! » Plus christique que démoniaque, elle ira jusqu’à embrasser doucement Don José sur la joue avant de partir retrouver Escamillo. C’est bien l’homme qui est faible dans cette histoire : Don José perd son humanité dans une passion qui le consume à petit feu. Bieito dessine un personnage ambigu, qui repousse Micaëla avant de prendre un selfie… et de rejeter finalement l’appareil photo.

<i>Carmen</i> à l'Opéra Bastille © Émilie Brouchon / Opéra national de Paris
Carmen à l'Opéra Bastille
© Émilie Brouchon / Opéra national de Paris

Créée il y a maintenant vingt ans, la mise en scène a toujours son lot de détails trop décalés pour être savoureux ; il y en a pour tous les goûts, du torero à poil qui se tapote les abdominaux à la pin-up qui se passe de la crème avant l’arène. Plus ennuyeux, les mouvements bruyants des soldats en rut finissent par franchement agacer, parasitant le bel ensemble des cigarières – notons au passage la grande performance des chœurs de l’institution, impressionnants de puissance dans les tutti. Pour le reste, Bieito parvient à plonger progressivement l’exotisme de l’ouvrage dans un cadre dramatique saisissant, intemporel dans sa modernité. Traversé par des militaires peu scrupuleux, des trafiquants louches et des migrants harassés, ce plateau aride pourrait être le Nouveau-Mexique, le Maghreb, un désert extrême-oriental… même si Bieito fait plusieurs fois explicitement référence à l’Espagne.

<i>Carmen</i> à l'Opéra Bastille © Émilie Brouchon / Opéra national de Paris
Carmen à l'Opéra Bastille
© Émilie Brouchon / Opéra national de Paris

Dans son costume de torero, Roberto Tagliavini brille de mille feux, incarnant un Escamillo noble de caractère et de timbre, élégant et puissamment projeté. Nicole Car (Micaëla) complète le quatuor des rôles principaux avec une voix pleine et fruitée. Son air de l’acte III (« Je dis que rien de m’épouvante ») est enlevé avec panache ; on regrette en revanche l’absence de définition des consonnes, qui rend plus d’une fois le texte incompréhensible. Tout droit sorti d’un film d’Almodovar, le duo de pimbêches Frasquita – Mercédès (Gabrielle PhiliponetValentine Lemercier) est parfaitement au point ; l’ensemble des seconds rôles est d’ailleurs des plus homogènes dans l’excellence.

Dans la fosse, Lorenzo Viotti fait d’intéressants débuts à l’Opéra de Paris : si la première partie reste marquée par quelques décalages et d’étonnants choix de tempos (ouverture irrespirable, habanera très lente), sa baguette attentive dessine des phrasés subtils et, jusqu’au bout, le maestro sait maintenir un équilibre idéal entre l’orchestre et le plateau. De quoi quitter – non sans paradoxe – cette Carmen avec le sourire.

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