Près de trois ans après une mémorable représentation des Indes Galantes, le Théâtre renoue avec le maître du Traité de l'harmonie à travers la tragédie lyrique de Castor et Pollux, créée par l’Académie Royale en 1737. Le lien était assuré par l’ensemble Les Talens Lyriques emmenés par Christophe Rousset, déjà présent pour le précédent opéra du compositeur baroque en 2012 et ce soir encore. Castor illustre le mythe de deux frères dont l’amour fraternel, presque fusionnel, les sauve d’un destin pourtant censé les séparer, entre mortalité et immortalité.

Alors que le public s’installe, la pièce a quasiment déjà commencé : le rideau est relevé, et la scène déjà occupée par les deux frères, sous bonne garde de leur nourrice prenant les traits d’Hébé. La mise en scène (Mariame Clément) est constituée de décors et de costumes modernes (Julia Hansen) et offrent une vue sur l’escalier monumental d’une maison de maître, au fort pouvoir symbolique.  Grâce à un jeu subtil de lumières (Bernd Purkrabek), les moments purement instrumentaux sont transformés en flashbacks nous transportant dans différents épisodes de l’enfance et de l’adolescence des deux frères. La matérialisation de ces souvenirs accentue la compréhension des frustrations : Phébé, autrefois préférée de Castor est aujourd’hui rejetée par lui ; Télaïre autrefois trop jeune et mise à l’écart attire désormais tous les regards par ses charmes ; Castor, simple enfant mortel, reste en bas des marches et ne bénéficie pas des visites et de l’attention de sa divine figure paternelle contrairement à Pollux. Le transfert de l’action dans un cadre aristocratique du 19ème siècle est parfaitement réussi, voire apporte un effet comique supplémentaire à la pièce. Le prêtre autoritaire de Jupiter convoque Pollux et fait signe à Castor de se tenir tranquille, alors que la véritable action qui se déroule sur scène se fige avec de magnifiques arrêts sur image.

Le duo fraternel s’équilibre à merveille mais se sépare dès le premier acte avec la mort de Castor (Antonio Figueroa) qui, mortellement blessé par Lincée, chute en bas des escaliers. Le rideau tombe sur un Pollux (Aimery Lefèvre) galvanisé par les appels à la vengeance. L’orchestre rend parfaitement les sonorités et dissonances baroques, raccordant les instruments entre chaque acte, mais expédiant quelque peu la fin des numéros transitoires. Le chœur du Capitole entonne le chœur des Spartiates « Que tout gémisse » avec émotion, poursuivi par la plainte exquise de Télaïre (Hélène Guilmette) à qui répond le basson. Les différents rôles remplis par Sergey Romanovsky sont rendus étincelants  par une voix puissante et claire, qui rivalise en toute facilité avec la trompette naturelle. La tonitruante entrée de Jupiter (Dashon Burton), transformé en un chef de famille toujours enfermé dans son bureau, requiert tout le talent de la percussionniste, illustrant tout à la fois le vent, le roulement du tonnerre et l’éclair cinglant. Sa voix de basse reste pourtant bien souvent très intérieure et ne résonne pleinement qu’en quelques brefs moments. C’est en revanche tout l’inverse pour la voix de ténor de son Grand Prêtre (Konstantin Wolff). La trahison de Phébée (Gaëlle Arquez) au vibrato notable la conduit à sa propre perte.

Les installations vidéo (Momme Hinrichs et Torge Møller) sont utilisées avec pertinence et illustrent à merveille la « bulle » dans laquelle se trouve Castor alors descendu aux Enfers, mais tout de même suspendu au-dessus du reste du décor. La retrouvaille et le duo des deux frères est poignante, magnifiquement exécutée mais aussi jouée avec un humour finement tissé de subtiles allusions. Français, francophones ou étrangers ; le texte est toujours intelligible, rendant les surtitres superflus et permettant au public de profiter pleinement du jeu scénique sans en perdre une miette. Le décor sobre et inchangé est parfaitement utilisé et la mise en scène interdit toute lassitude tout au long des cinq actes de la pièce. Avec certitude, un des temps forts de la saison toulousaine.

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