L'association « Les Amis des Jeunes Artistes Musiciens » propose la découverte de talentueux concertistes issus de leur formation supérieure et débutant leur carrière. Parmi les brillants interprètes invités dans la série de récitals 2018-2019, la pianiste Célia Oneto-Bensaid effectue en ce moment une tournée à travers l'Alsace. Ce 23 avril à la Halle au Blé d'Altkirch, sa prestation inaugurale a largement eu de quoi séduire. 

Célia Oneto-Bensaid © Mark Morris
Célia Oneto-Bensaid
© Mark Morris

« Cœur brûlant, tête froide » aimait dire le pianiste Heinrich Neuhaus. Voilà une maxime que l'artiste du soir pourrait faire sienne. Bénéficiant de la bonne sonorité du lieu et de l'instrument, Célia Oneto-Bensaid a révélé son double talent : audacieuse créatrice de chatoyantes transcriptions pour piano d'œuvres d'essence profondément orchestrale et interprète à l'expressivité étonnante. Cette expressivité joue sur des registres heureusement surprenants, outre un jeu d'une grande netteté faisant ressortir de manière souvent fluide et cristalline chacune des notes touchées par les doigts. Jeu qui n'est pas sans rappeler, toutes choses égales, la subtilité de Claire Désert à laquelle elle doit une grande part de sa formation.

Autre qualité de cette pianiste : l'aisance de son expression orale et le sens du contact avec le public, qui lui permettent de procéder à une présentation circonstanciée et concise pour chacune des pièces. Par ailleurs, l'esquisse d'un jeu théâtral intégré au discours musical du piano vient animer certaines œuvres, à travers quelques détails originaux. Tels les claquements de doigts de la pianiste imitant les garçons des bandes de West Side Story ; de même le sifflet des policiers dans cette œuvre encore ou les coups de klaxon d'Un Américain à Paris de Gershwin. Notons enfin une attitude personnelle saisissante, lorsqu'assise au clavier, Celia Oneto Bensaid semble diriger son instrument autant des yeux que des mains, avec parfois un sourire, abandonnant par instants cette posture pour diriger son regard vers un lointain indéfini, comme cherchant là une inspiration auprès de quelque muse.

S'ouvrant sur un passage de témoin entre Johann Sebastian Bach et la musique du XXe siècle, le récital revisite la Partita pour violon en mi majeur BWV 1006, dans la transcription de Rachmaninov. Le « Prélude » est attaqué avec allégresse, résolution et finesse, chaque note sonnant claire et distincte. Le tempo va avec entrain mais sans précipitation. L'intelligence du propos ne fait pas de doute quand bien même ici ou là on a l'impression d'une sûreté technique n'atteignant pas encore sa complète maturité. Le thème principal de la « Gavotte » est présenté puis repris de manière sémillante, admettant quelque rubato bien placé tandis que la « Gigue » témoigne d'une belle virtuosité.

L'interprétation du premier prélude de George Gershwin trouve progressivement un rythme syncopé idéal, accompagné de timbres somptueux. Après une deuxième pièce où la mélodie est rendue de manière prenante par la main droite, le dernier prélude du triptyque entraîne dans un finale étourdissant. Conçu par Gershwin comme un poème symphonique, Un Américain à Paris a déjà été transcrit pour piano par William Daly mais Célia Oneto-Bensaid a souhaité proposer sa propre transcription. Le résultat dû à la fois à ce travail et à son interprétation enthousiaste est particulièrement vigoureux, riche de sonorités, de nuances, à cette remarque près qu'un pianissimo parfois un peu plus marqué enchanterait encore davantage l'expression mélancolique du deuxième tableau. Le troisième tableau confirme la maîtrise d'une pianiste rompue aux pratiques musicales de l'Amérique des années vingt.

Retour provisoire en Europe avec la Sonate pour piano n° 5 de Serge Prokofiev. Les variations qui parcourent un premier mouvement aux nuances et aux accentuations inspirées, à la sonorité légère et fluide du haut du clavier, donnent un sentiment d'unité soigneusement étudiée, réglée par la pianiste. Précédé par une marche alerte et haute en couleurs, le caractère fermement décidé du mouvement final permet une nouvelle fois à l'interprète de s'affirmer.

La transcription de West Side Story par Célia Oneto-Bensaid permet de dégager les lignes essentielles de la version orchestrale, les associant le plus possible aux effets sonores et à la théâtralité caractéristiques de l'œuvre. L'interprétation au clavier coïncide avec ce projet. De plus, les effets de bruitage, habituellement confiés aux percussionnistes de l'orchestre, sont produits ici par la pianiste avec habileté et à-propos, dès le « Prologue ». Globalement, le jeu y est puissamment évocateur avec ses syncopes et ses ruptures. Le lyrisme touchant de « Somewhere » est parfaitement restitué et savamment enchaîné avec le « Scherzo » puis avec l'éblouissant « Mambo » qui tiennent véritablement en haleine le public. La complexité rythmique et la richesse de timbres et d'harmonies des pièces suivantes reflètent étonnamment l'orchestration d'origine et produisent le même effet. Le finale laisse l'auditoire sur un sentiment de profonde et méditative tristesse qui dure le temps que la concertiste, chaudement applaudie, ne propose en bis une Mazurka puis l'Étude sur les touches noires de Chopin : superbes.

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