En plus des concerts donnés le soir à 21 heures et le matin à 9h45, sous la grande conque blanche, le Festival de La Roque d'Anthéron organise également des récitals à 17 heures, au bout d'une des doubles allées de platanes multiséculaires qui l'isolent de la campagne et du village. Une grande estrade est installée devant les chaises posées en gradins qui suivent les grandes « marches » de l'allée : au beau milieu, le grand piano est apporté, avant chaque récital, par un tracteur qui tire une remorque à plateau. Des enceintes acoustiques sont installées au-dessus et de chaque côté de la scène... Le concert serait-il sonorisé ? Il faut dire qu'à cette heure-là, il fait encore chaud et que les cigales font un boucan d'enfer, que nous sommes en plein air, qu'il n'y a pas de conque pour renvoyer le son vers le public...

Célimène Daudet à La Roque d'Anthéron
© Valentine Chauvin

Ces conditions ne sont pas idéales, ni pour le public ni pour le pianiste. Mais il ne s'agit pas d'une sonorisation comme on peut en voir habituellement : le festival a fait appel à Jacques Laville, un ingénieur du son réputé qui a longtemps œuvré pour l'Orchestre national de jazz et qui travaille aujourd'hui avec un système très innovant qui, grâce à la puissance de calcul permise par l'informatique, permet de reconstituer un champ acoustique au cœur duquel est installé le public. Huit enceintes de taille réduite sont ainsi réparties autour de la zone dans laquelle il prend place et deux autres sont placées en hauteur et pointées vers le milieu de ce qui devient une salle virtuelle de concert. Le public ne le sait pas, mais les algorithmes dont Jacques Laville se sert sont une modélisation de la Philharmonie de Berlin ! Le renfort sonore est très subtil et jamais on n'a la sensation d'écouter des enceintes, car la puissance des DSP employés permet d'accorder l'ouïe et la vue, de façon que l'on ait l'impression d'écouter le son direct venu du piano !

Célimène Daudet à La Roque d'Anthéron
© Valentine Chauvin

Célimène Daudet, le 5 août, a joué quelques-unes des pièces qu'elle vient d'enregistrer dans un album d'une nostalgie et beauté poignantes – Haïti mon amour – consacré à des œuvres de compositeurs haïtiens inconnus qui témoignent de l'activité musicale de l'île caribéenne, de la fin du XIXe siècle aux années 1950. Des Chants de la montagne d'Élie aux Feuillets d'album et aux Danzas de Lamothe, en passant par la si chaloupée Élégie-Méringue de Saintonge, on admire cette nonchalance sensuelle, ces harmonies et tournures mélodiques marquées par Chopin dont la pianiste interprète d'ailleurs aussi trois des Six Chants polonais transcrits pour piano seul par Liszt. Et l'on retrouve ce qui fait la personnalité unique de cette pianiste, par ailleurs grande servante de l'Art de la fugue de Bach qu'elle a tellement souvent joué en public et interprète exemplaire des Préludes de Debussy comme des sonates de Scriabine. Mais l'on n'est pas certain que le plein jour, que cette nature envahissante soient l'écrin le plus adapté aux musiques nocturnes qu'elle nous a jouées en plein après-midi, malgré l'apport réel du système sonore immersif employé.

Vadym Kholodenko à La Roque d'Anthéron
© Valentine Chauvin

La veille, le pianiste ukrainien Vadym Kholodenko a eu plus de chance. La pluie avait contraint de déplacer son récital de 17 heures au Centre Maurice-Pagnol qui, comme son nom ne l'indique pas, est une salle de sport moderne qui dispose de gradins disposés tout du long du terrain de basket dont les paniers ont été repliés. L'acoustique ? Excellente ! Kholodenko a choisi un splendide piano Fazioli dont il tire cette sonorité incroyablement pleine, dense et chaleureuse tout en étant d'une clarté idéale pour les Quatre Duettos BWV 802-805 de Bach dont la polyphonie prend vie devant un public tout à l'écoute : on n'entend pas une mouche voler et bien sûr pas une cigale ! Suit la Sonate en la majeur op. 101 de Beethoven, pas la plus aimable du compositeur et peut-être même l'une des plus difficiles à appréhender pour les mélomanes et à recréer pour le pianiste. Kholodenko nous en fait apprécier toutes les beautés, sans jamais surjouer le texte, mais tout au contraire en s'immergeant dans les phrases qu'il déploie sans accents autoritaires sans non plus céder au sentimentalisme dans l'Adagio.

Pour finir, Polichinelle et la Deuxième Sonate de Rachmaninov. Dans cette dernière on échappe au fracas virtuose, aux effets de manches faciles qui sont évacués pour une lecture digne, on ne trouve pas de mot plus juste, d'une musique touffue, emportée et si excessive que le compositeur la reprendra plusieurs fois pour l'élaguer et l'éclaircir. Kholodenko la joue en musicien soucieux d'équilibre, de forme, d'organisation du discours, canalisant ainsi l'émotion de façon que ce soit le public qui soit ému – et il l'est ô combien –, et pas le pianiste qui s'excite en pure perte. Il fait un triomphe qui augure de grandes soirées à 21 heures, sous la conque.

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