Cesse-t-on jamais vraiment d'être instrumentiste? On oublie souvent que Zubin Mehta a commencé son parcours comme contrebassiste, ou que Lorin Maazel a brillé comme violoniste. Alors quand on a appris que le grand chef d'orchestre Myung-Whun Chung, accessoirement Deuxième Prix de piano du Concours Tchaïkovski 1974, retrouverait le clavier pour jouer avec l'Orchestre Philharmonique de Radio France le Triple Concerto de Beethoven (le Covid-19 ayant eu raison de la Troisième Symphonie de Mahler initialement prévue ce soir-là), on s'est hâté à la Philharmonie avec un mélange d'excitation et d'appréhension : comment le pianisme de Chung avait-il bénéficié (ou souffert) d'une vie consacrée à la direction d'orchestre ?

Le Philhar de Radio France, Éric Levionnois, Ji-Yoon Park et Myung-Whun Chung
© Laura Jachymiak

Le Triple Concerto de Beethoven est une partition singulière. Si tous les commentateurs s'accordent à y louer le talent d'orchestrateur d'un Beethoven au sommet de son art, nombreux sont les violoncellistes qui regrettent les problèmes de tessiture soulevés par l'œuvre : le violoncelle y est constamment dans le suraigu, exposant tous les thèmes sans autre habit orchestral pour le couvrir. On redoutait un peu le résultat de cette interprétation montée à la toute dernière minute. Pourtant, Éric Levionnois, briscard du Philhar, se tire fort bien des pièges de cette œuvre sans filet. L'articulation y est toujours fort à propos, avec une légèreté qui correspond bien à la dimension chantante de la pièce. Son violoncelle, un très bel instrument moderne du luthier angevin Patrick Robin, offre une projection idéale, avec quelques réserves néanmoins dans les suraigus. Sa collègue Ji-Yoon Park, récemment nommée violon solo de l'orchestre, est simplement phénoménale : quel son ! Sa tenue de main droite, ferme dans les doigts mais relativement souple dans le poignet, lui assure un son constamment timbré et brillant. Technique de fer et nerfs d'acier, elle caracole sans crainte dans les redoutables doubles croches qui ouvrent la coda du finale.

Quant à Myung-Whun Chung, on ne doute pas un instant de sa maîtrise du clavier : on était suffisamment proche de la scène pour reconnaître la distinction d'un jeu tout en souplesse, où les coudes et les poignets totalement déverrouillés glissent sans peine sur le piano. Mais quelque chose dans le son, même du huitième rang du parterre, n'est pas très clair : et on met sans peine en cause l'absence de couvercle sur l'instrument, sans doute pour garantir une bonne communication visuelle entre l'orchestre et le pianiste-chef. La projection s'éparpille, le son n'étant pas suffisamment réverbéré dans une seule et même direction. De notre siège, la belle technique de Chung (qui utilise la pédale avec beaucoup de parcimonie) ne suffit pas à clarifier le discours.

Chung retrouve ensuite la baguette dans la Symphonie pastorale. Et nous rappelle les grandes heures de ses années passées à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Radio France : on y retrouve l'amplitude des phrases, le bel équilibre des timbres (cordes soyeuses, cuivres très ronds, et toujours le charme d'un pupitre de bois exceptionnel) et la précision du geste qui avait fait la gloire du chef coréen à l'aube du XXIe siècle. Certes, cela manque parfois de netteté (l'orage du quatrième mouvement) ou de conviction (la ronde des paysans est un peu molle), mais cette Pastorale a le charme tranquille d'une image d'Épinal. Comme le soleil chasse l'orage, l'exécution atteint son zénith dans le finale : l'équilibre entre charme et densité symphonique y est spécialement maîtrisé.

On sort de ce concert heureux, mais avec un petit goût de reviens-y : car on aurait bien aimé savoir comment l'approche apaisée et philosophe de Chung aurait pu apprivoiser les colères telluriques de la Troisième de Mahler. En attendant, on peut se féliciter de compter en France des orchestres capables d'une telle capacité d'adaptation, d'un géant de l'orchestre à l'autre.

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